Lorsque Jules débarqua à l'avenue Victor-Hugo, il y fut accueilli par des cris de joie et de délirantes embrassades. La pauvre Luisa, pendue à son cou, sanglotait de tendresse; Chichi le dévorait des yeux, tout en pensant à un autre combattant; Marcel admirait le petit bout de galon d'or sur la manche de la capote bleu horizon et le casque d'acier à bords plats que les Français portaient maintenant dans les tranchées: car le képi traditionnel avait été remplacé par une sorte de cabasset qui rappelait celui des arquebusiers du XVIe siècle.
Les quinze jours de la permission furent pour les Desnoyers des jours de bonheur et de gloire. Ils ne recevaient pas une visite sans que Marcel, dès les premiers mots, dît à son fils:
—Raconte-nous comment tu as été blessé. Explique-nous comment tu as tué le capitaine.
Mais Jules, ennuyé de répéter pour la dixième fois sa propre histoire, s'excusait de faire ce récit; et alors c'était Marcel qui se chargeait de la narration.
L'ordre était de s'emparer des ruines d'une raffinerie de sucre située en face de la tranchée. Les Boches en avaient été chassés par l'artillerie; mais il fallait qu'une reconnaissance, conduite par un homme sûr, allât vérifier si l'évacuation était complète, et les chefs avaient désigné pour cette mission périlleuse le sergent Desnoyers. La reconnaissance, partie à l'aube, s'était avancée sans obstacle jusqu'aux ruines; mais, au détour d'un mur à demi écroulé, elle s'était heurtée à une demi-compagnie ennemie qui avait aussitôt ouvert le feu. Plusieurs Français étaient tombés, ce qui n'avait pas empêché le sergent de bondir sur le capitaine et de lui planter sa baïonnette dans la poitrine. Alors les Allemands s'étaient retirés en désordre vers leurs lignes; mais ensuite la compagnie tout entière avait essayé de reprendre pied dans la fabrique. Jules, avec ce qui lui restait de soldats valides, avait soutenu cette attaque assez longtemps pour permettre aux renforts d'arriver. Pendant ce dur combat, il avait reçu une balle dans l'épaule; mais le terrain était resté définitivement à nos «poilus», qui avaient même ramené une vingtaine de prisonniers.
Ce que Marcel ne racontait point, parce que son fils s'était abstenu de le lui dire, c'est que le capitaine allemand était pour Jules une vieille connaissance. Lorsque le jeune homme s'était trouvé face à face avec cet adversaire, il avait eu la soudaine impression d'être en présence d'une figure déjà vue; mais, comme ce n'était pas le moment de faire appel à de lointains souvenirs, il s'était hâté de tuer, pour n'être pas tué lui-même. Plus tard, après avoir fait panser son épaule, dont la blessure était légère, il avait eu la curiosité d'aller revoir le cadavre du capitaine, et il avait eu la surprise de reconnaître cet Erckmann avec lequel il était revenu de Buenos-Aires sur le paquebot de Hambourg. Aussitôt son imagination avait revu la mer, le fumoir, la Frau Rath, le corpulent personnage qui, dans ses discours belliqueux, imitait le style et les gestes de son empereur, et il avait murmuré en guise d'oraison funèbre:
—Ce n'était pas ici, mon pauvre Kommerzienrath, que tu m'avais donné rendez-vous. Repose à jamais sur cette terre de France où tu m'annonçais si fièrement ta prochaine visite.
Marcel, très fier de son fils, ne manquait aucune occasion de sortir avec lui pour se montrer dans la rue aux côtés du sous-lieutenant. Chaque fois qu'il voyait Jules prendre son casque, il se hâtait de prendre lui-même sa canne et son chapeau.
—Tu permets, disait-il, que je t'accompagne? Cela ne te dérange pas?
Il le disait avec tant d'humble supplication que Jules n'osait pas répondre par un refus; et le vieux père, un peu soufflant, mais épanoui de joie, trottait sur les boulevards à côté de l'élégant et robuste officier dont la capote d'un bleu terni était ornée de la croix de guerre. Il acceptait comme un hommage rendu à son fils et à lui-même les regards sympathiques dont les passants saluaient cette décoration, assez rare encore, et sa première idée était de considérer comme des embusqués tous les militaires qu'il croisait dans la rue, même lorsque ces militaires avaient une rangée de croix sur la poitrine et une multitude de galons sur les manches. Quant aux blessés qu'il voyait descendre de voiture en s'appuyant sur des cannes ou sur des béquilles, il éprouvait à leur égard une pitié un peu dédaigneuse: ces malheureux n'étaient pas aussi chanceux que son fils. Ah! son fils, à lui, était né sous une bonne étoile! Il se tirait heureusement des plus grands dangers, et si, par hasard, il recevait quelque blessure, ni sa force ni sa beauté n'avaient à en souffrir. Chose étrange: cette blessure légère qui n'avait eu pour Jules d'autre conséquence que l'honneur d'une décoration, inspirait à Marcel une aveugle confiance. Puisque le jeune homme n'avait pas succombé dans une aventure si terrible, c'était que, protégé par le sort, il devait sortir indemne de tous les périls et qu'une prédestination mystérieuse lui assurait le salut.