Quelquefois pourtant, Jules réussit à sortir seul en se sauvant par l'escalier de service comme un collégien. S'il était heureux de se trouver dans sa famille, il n'était pas fâché non plus de revivre un peu sa vie de garçon en compagnie d'Argensola. Mais d'ailleurs il semblait que la guerre lui eût rendu quelque chose d'une ingénuité depuis longtemps perdue. Le don Juan qui avait eu tant d'amoureux triomphes dans les salons du Paris cosmopolite, se faisait à présent un innocent plaisir d'aller avec son «secrétaire» passer la soirée au music-hall ou au cinématographe; et, pour ce qui était des aventures galantes, il se contentait de refaire un brin de cour à une ou deux «honnestes dames» auxquelles il avait jadis donné des leçons de tango.
Un après-midi, comme les deux amis remontaient les Champs-Élysées, ils firent une rencontre particulièrement intéressante. Ce fut Argensola qui aperçut le premier, à quelque distance, monsieur et madame Laurier venant en sens inverse sur le même trottoir. L'ingénieur, rétabli de ses blessures, n'avait perdu qu'un œil, et il avait été renvoyé du front à son usine, réquisitionnée par le gouvernement pour la fabrication des obus. Il portait les galons de capitaine et avait sur la poitrine la croix de la Légion d'honneur. Argensola, qui n'avait rien ignoré des amours de Jules, craignit pour celui-ci l'émotion de cette rencontre inattendue, et il essaya de détourner l'attention de son compagnon, de l'écarter du chemin que suivait le couple. Mais Jules, qui venait de reconnaître les Laurier, comprit l'intention d'Argensola et lui dit avec un sourire devenu tout à coup sérieux et même un peu triste:
—Tu ne veux pas que je la voie? Rassure-toi: nous sommes l'un et l'autre en état de nous rencontrer sans danger et sans honte.
Lorsque les Laurier passèrent à côté de lui, Jules leur fit le salut militaire. Laurier répondit correctement par le salut militaire, tandis que madame Laurier inclinait légèrement la tête, sans cesser de regarder droit devant elle. Puis, après quelques minutes de silence, Jules reprit d'une voix un peu rauque, mais ferme:
—J'ai beaucoup aimé cette femme et je l'aime encore. Je fais plus que de l'aimer: je l'admire. Son mari est un héros, et elle a raison de le préférer à moi. Je ne me pardonnerais pas d'avoir volé à cette noble victime de la guerre celle qu'il adorait et dont il méritait d'être adoré.
Peu après que Jules fut reparti pour le front, Luisa reçut de sa sœur Héléna une lettre arrivée clandestinement de Berlin par l'intermédiaire d'un consulat sud-américain établi en Suisse.
Pauvre Héléna von Hartrott! La lettre, parvenue à destination avec un mois de retard, ne contenait que des nouvelles funèbres et des paroles de désespérance. Deux de ses fils avaient été tués. L'un, Hermann, tout jeune encore, avait succombé en territoire occupé par les Allemands; sa mère avait donc au moins la consolation de le savoir enterré au milieu de ses compagnons d'armes, et, après la guerre, elle pourrait le ramener à Berlin et pleurer sur la tombe de cet enfant chéri. Mais l'autre, le capitaine Otto, avait péri sur le territoire tenu par les Français, et personne ne savait où; il serait donc impossible de retrouver ses restes confondus parmi des milliers de cadavres, et la malheureuse mère ignorerait éternellement l'endroit où se consumerait ce corps sorti de ses entrailles. Un troisième fils avait été grièvement blessé en Pologne. Les deux filles avaient perdu leurs fiancés. Quant à Karl, il continuait à présider des sociétés pangermanistes et à faire des projets d'entreprises colossales pour le temps qui suivrait la prochaine victoire; mais il avait beaucoup vieilli. Le savant de la famille, Julius, était plus solide que jamais et travaillait fiévreusement à un livre qui le couvrirait de gloire: c'était un traité où il établissait théoriquement et pratiquement le compte des centaines de milliards que l'Allemagne devrait exiger de l'Europe après la victoire décisive, et où il dressait la carte des régions sur lesquelles il serait nécessaire d'étendre la domination ou au moins l'influence germanique dans les cinq parties du monde. La lettre d'Héléna se terminait par ce cri désolé: «Tu comprendras mon désespoir, ma chère sœur. Nous étions si heureux! Que Dieu châtie ceux qui ont déchaîné sur le monde tant de fléaux! Notre empereur est innocent de ce crime. Ses ennemis seuls sont coupables de tout.»
De l'avenue Victor-Hugo, la bonne Luisa crut voir les pleurs versés à Berlin par la triste Héléna, et elle associa naïvement ses larmes à celles de sa sœur. D'abord Marcel, un peu choqué d'une compassion si complaisante, ne dit rien: en dépit de la guerre, les deuils sur lesquels s'attendrissait sa femme étaient des deuils de famille, et il admettait que les affections domestiques restassent dans une certaine mesure étrangères aux haines nationales. Mais Luisa qui, faute de finesse, outrait parfois l'expression des plus naturels émois de son âme, finit par agacer si fort les nerfs de son époux qu'il se regimba contre cette excessive sentimentalité.
—Somme toute, dit-il un peu rudement, la guerre est la guerre, et, quoi que prétende ta sœur, ce sont les Allemands qui ont commencé. Quant à moi, je m'intéresse beaucoup plus à Jules et à ses compagnons d'armes qu'aux Hartrott, aux incendiaires de Louvain et aux bombardeurs de Reims. Si les fils d'Héléna ont été tués, tant pis pour eux.
—Comme tu es dur! Comme tu manques de pitié pour ceux qui succombent à cet abominable carnage!