—Non, j'ai de la pitié plein le cœur; mais je ne la répands point à l'aveugle sur les innocents et sur les coupables. Le capitaine Otto et ses frères appartenaient à cette caste militaire qui, durant quarante-quatre ans, avec une obstination muette et infatigable, a préparé le plus énorme forfait qui ait jamais ensanglanté l'humanité. Et tu voudrais que je m'apitoyasse sur eux parce qu'ils ont subi le destin qu'ils préméditaient de faire subir aux autres?
—Mais n'y a-t-il pas dans l'armée allemande, et même parmi les officiers, une multitude de jeunes gens qui ne se destinaient point à la carrière des armes, d'étudiants et de professeurs qui travaillaient en paix dans les bibliothèques et dans les laboratoires, et qu'aujourd'hui la guerre fauche par milliers! Refuseras-tu à ceux-là aussi toute compassion?
—Ah! oui, les universitaires! s'écria Marcel, se souvenant de quelques conversations qu'il avait eues sur ce sujet avec Tchernoff. Des soldats qui portent des livres dans leur sac et qui, après avoir fusillé un lot de villageois ou saccagé une ferme, lisent des poètes et des philosophes à la lueur des incendies! Enflés de science comme un crapaud de venin, orgueilleux de leur prétendue intellectualité, ils se croient capables de faire prévaloir les plus exécrables erreurs par une dialectique aussi lourde et aussi tortueuse que celle du moyen âge. Thèse, antithèse et synthèse! En jonglant avec ces trois mots, ils se font forts de démontrer qu'un fait accompli devient sacré par la seule raison du succès, que la liberté et la justice sont de romantiques illusions, que le vrai bonheur pour les hommes est de vivre enrégimentés à la prussienne, que l'Allemagne a le droit d'être la maîtresse du monde, Deutschland über alles! et que la Belgique est coupable de sa propre ruine parce qu'elle s'est défendue contre les malandrins qui la violaient. Ces belliqueux sophistes ont contribué plus que n'importe qui à empoisonner l'âme allemande. Le Herr Professor s'est employé par tous les moyens à réveiller dans l'âme teutonne les mauvais instincts assoupis, et peut-être sa responsabilité est-elle plus grave que celle du Herr Lieutenant. Lorsque celui-ci poussait à la guerre, il ne faisait qu'obéir à ses instincts professionnels. L'autre, en vertu même de son éducation, de son instruction et de sa mission, aurait dû se faire l'apôtre de la justice et de l'humanité, et au contraire il n'a prêché que la barbarie. Je lui préfère les Marocains féroces, les farouches Hindoustaniques, les nègres à la mentalité enfantine. Ce n'est point pour le Herr Professor que Jésus a dit: «Pardonnez-leur, mon Dieu: car ils ne savent pas ce qu'ils font.»
—Mais, chez les Allemands comme chez nous, il y a aussi de pauvres gens qui ne demandaient qu'à vivre en paix, à cultiver leur champ, à travailler dans leur atelier, à élever honnêtement leur famille.
—Je ne le nie pas et j'accorde volontiers ma commisération à ces soldats obscurs, à ces simples d'esprit et de cœur. Mais ne t'imagine pas que, même dans la classe des paysans, des ouvriers de fabrique et des commis de magasin tous les Boches méritent l'indulgence. Cette race gloutonne, aux intestins démesurément longs, fut toujours encline à voir dans la guerre un moyen de satisfaire ses appétits et à l'exercer comme une industrie plus profitable que les autres. L'histoire des Germains n'est qu'une série d'incursions dans les pays du Sud, incursions qui n'avaient pas d'autre objet que de voler les biens des populations établies sur les rives tempérées de la Méditerranée. Le peuple germanique n'a que trop bien conservé ces traditions de brigandage, et les Boches d'aujourd'hui ne sont ni moins cruels, ni moins avides, ni moins pillards que les Boches d'autrefois. Si le kronprinz, les princes et les généraux dévalisent les musées, les collections, les salons artistiques, l'homme du peuple, lui, fracture les armoires des fermes, y agrippe l'argent et le linge de corps pour les envoyer à sa femme et à ses mioches. Quand j'étais à Villeblanche, on m'a lu des lettres trouvées dans les poches de prisonniers et de morts allemands: c'était un hideux mélange de cruauté sauvage et de brutale convoitise. «N'aie pas de pitié pour les pantalons rouges, écrivaient les Gretchen à leurs Wilhelm. Tue tout, même les petits enfants... Nous te remercions pour les souliers; mais notre fillette ne peut pas les mettre: ils sont trop étroits... Tâche d'attraper une bonne montre: cela me dispensera d'en acheter une à notre aîné... Notre voisin le capitaine a donné comme souvenir de la guerre à son épouse un collier de perles; mais toi, tu ne nous envoies que des choses insignifiantes.»
Et la bonne Luisa, ahurie par ce débordement soudain d'éloquence et de textes justificatifs, se contenta de répondre à son mari par une nouvelle crise de larmes.
Au commencement de l'automne, l'inquiétude fut grande chez Lacour et chez les Desnoyers: pendant quinze jours, ni le père ni la fiancée ne reçurent de René le moindre bout de lettre. Le sénateur errait d'un bureau à l'autre dans les couloirs du ministère de la Guerre, pour tâcher d'obtenir des renseignements. Lorsque enfin il put en avoir, l'inquiétude se changea en consternation. Le sous-lieutenant d'artillerie avait été grièvement blessé en Champagne; un projectile, éclatant sur sa batterie, avait tué plusieurs hommes et mutilé l'officier qui les commandait.
Le malheureux père, cessant de poser pour le grand homme et de radoter sur ses glorieux ancêtres, versa sans vergogne des larmes sincères. Quant à Chichi, blême, tremblante, affolée, elle répétait avec une douloureuse obstination qu'elle voulait partir tout de suite, tout de suite, pour aller voir son «petit soldat», et Marcel eut beaucoup de peine à lui faire comprendre que cette visite était absolument impossible, puisqu'on ne savait pas encore à quelle ambulance était le blessé.
Les actives démarches du sénateur firent que, quelques jours plus tard, René fut ramené dans un hôpital de Paris. Quel triste spectacle pour ceux qui l'aimaient! Le sous-lieutenant était dans un état lamentable; enveloppé de bandages comme une momie égyptienne, il avait des blessures à la tête, au buste, aux jambes, et l'une de ses mains avait été emportée par un éclat d'obus. Cela ne l'empêcha pas de sourire à sa mère, à son père, à Chichi, à Desnoyers, et de leur dire, d'une voix faible, qu'aucune de ces blessures ne paraissait mortelle et qu'il était content d'avoir bien servi sa patrie.
Au bout de six semaines, René entra en convalescence. Mais, lorsque Marcel et Chichi le virent pour la première fois debout et débarrassé de ses bandages, ils éprouvèrent moins de joie que de compassion. Marcel avait peine à reconnaître en lui le garçon d'une beauté délicate et même un peu féminine auquel il avait promis sa fille; ce qu'il voyait, c'était un visage sillonné d'une demi-douzaine de cicatrices violacées, une manche où l'avant-bras manquait, une jambe encore raide qui tardait à recouvrer sa flexibilité et qui ne permettait au convalescent de marcher qu'avec l'aide d'une béquille. Mais Chichi, après un sursaut de surprise qu'elle n'avait point réussi à réprimer, eut assez de force sur elle-même pour ne montrer que de l'allégresse. Avec la générosité de sa nature primesautière, elle avait pris soudain le bon parti, c'est-à-dire le parti de l'amour fidèle et du noble dévouement. Si son «petit soldat» avait été maltraité par la guerre, c'était une raison de plus pour qu'elle l'entourât d'une tendresse consolatrice et protectrice.