Dès que René fut autorisé à sortir de l'hôpital, Chichi voulut l'accompagner avec sa mère à la promenade. Si, quand ils traversaient une rue, un chauffeur ou un cocher ne retenaient pas leur voiture pour laisser passer l'infirme, elle leur jetait un regard furibond et les traitait mentalement «d'embusqués». Elle palpitait de satisfaction et d'orgueil lorsqu'elle échangeait un salut avec des amies, et ses yeux leur disaient: «Oui, c'est mon fiancé, un héros!» Elle ne pouvait s'empêcher de jeter de temps à autre un coup d'œil oblique sur la croix de guerre et sur l'uniforme de son compagnon. Elle tenait essentiellement à ce que cet uniforme, défraîchi et taché par le service du front, ne fût remplacé par un autre que le plus tard possible: car le vieil uniforme était un certificat de valeur guerrière, tandis que l'uniforme neuf aurait pu suggérer aux passants l'idée d'un emploi dans les bureaux. Non, non; cette croix-là, son «petit soldat» ne l'avait pas gagnée au ministère de la Guerre!
—Appuie-toi sur moi! répétait-elle à tout moment.
René se servait encore d'une canne, mais il commençait à marcher sans difficulté. Elle n'en exigeait pas moins qu'il lui donnât le bras. Elle avait un perpétuel besoin de le soigner, de l'aider comme un enfant, et elle était presque fâchée de le voir se rétablir si vite.
Lorsqu'il n'eut plus besoin de canne pour marcher, Desnoyers et le sénateur jugèrent que le moment était venu de donner à ce gracieux roman le dénouement naturel. Pourquoi retarder plus longtemps les noces? La guerre n'était pas un obstacle, et il semblait même qu'elle rendît les mariages plus nombreux.
Eu égard aux circonstances, les cérémonies nuptiales s'accomplirent dans l'intimité, en présence d'une douzaine de parents et d'amis. Ce n'était pas précisément ce que Marcel avait rêvé pour sa fille; il aurait préféré des noces magnifiques, dont les journaux auraient longuement parlé; mais, en somme, il n'avait pas lieu de se plaindre. Chichi était heureuse; elle avait pour mari un homme de cœur et pour beau-père un personnage influent qui saurait assurer l'avenir de ses enfants et de ses petits-enfants. Au surplus, les affaires allaient à merveille et jamais les produits argentins ne s'étaient vendus à un prix aussi élevé que depuis la guerre. Il n'y avait donc aucune raison pour se plaindre, et le millionnaire avait retrouvé presque tout son optimisme.
Marcel venait de passer l'après-midi à l'atelier, où il avait eu le plaisir de causer avec Argensola des bonnes nouvelles que les journaux publiaient depuis plusieurs jours. Les Français avaient commencé en Champagne une offensive qui leur avait valu une forte avance et beaucoup de prisonniers. Sans doute ces succès avaient dû coûter de lourdes pertes en hommes; mais cela ne donnait aucun souci à Marcel, parce qu'il était persuadé que Jules ne se trouvait pas sur cette partie du front. La veille, il avait reçu de son fils une lettre rassurante écrite huit ou dix jours auparavant; car presque toutes les lettres arrivaient alors avec un long retard. Le sous-lieutenant s'y montrait de bonne et vaillante humeur; il était déjà proposé pour les deux galons d'or, et son nom figurait au tableau de la Légion d'honneur.
—Je vous l'avais bien dit! répétait Argensola. Vous serez le père d'un général de vingt-cinq ans, comme au temps de la Révolution.
Lorsqu'il rentra chez lui, un domestique lui dit que, en l'absence de Luisa, M. Lacour et M. René l'attendaient seuls au salon. Dès le premier coup d'œil, l'attitude solennelle et la mine lugubre des visiteurs l'avertirent qu'ils étaient venus pour une communication pénible.
—Eh bien? leur demanda-t-il d'une voix subitement altérée par l'angoisse.