Ce mot suffit pour que le père devinât le cruel message qu'ils lui apportaient.
—O mon fils!... balbutia-t-il en s'affaissant dans un fauteuil.
Le sénateur venait d'apprendre la funeste nouvelle au ministère de la Guerre. Jules avait été tué dès le début de l'offensive, près d'un village dont le rapport officiel donnait le nom; et ce rapport spécifiait que le sous-lieutenant avait été enterré par ses camarades dans un de ces cimetières improvisés qui se forment sur les champs de bataille.
La mort de Jules fut un coup terrible pour les Desnoyers. Le sénateur usa de tout son crédit pour leur procurer au moins la triste consolation de rechercher la tombe de leur fils et de pleurer sur la terre qui recouvrait la chère dépouille. Avant d'obtenir du grand état-major l'autorisation nécessaire, il dut multiplier les démarches, forcer de nombreux obstacles; mais il insista avec tant d'opiniâtreté et mit en mouvement de si puissantes influences qu'il finit par atteindre son but. Le ministre donna ordre de mettre à la disposition de la famille Desnoyers une automobile militaire et de la faire accompagner par un sous-officier qui, ayant appartenu à la compagnie de Jules et ayant assisté au combat où celui-ci avait été tué, réussirait probablement à retrouver la tombe. Lacour, retenu à Paris par ses devoirs d'homme politique,—il ne pouvait se dispenser d'assister à une importante séance où l'on craignait que le ministère fût mis en minorité,—eut le regret de ne pas accompagner ses amis dans leur triste pèlerinage.
L'automobile avançait lentement, sous le ciel livide d'une matinée d'hiver. De tous côtés, dans le lointain de la campagne grise, on apercevait des palpitations de choses blanches réunies par grands ou par petits groupes, et qui auraient évoqué l'idée d'énormes papillons voletant par bandes sur la campagne, si la rigueur de la saison n'avait rendu cette hypothèse impossible. A mesure que l'on approchait, ces palpitations blanches semblaient se colorer de teintes nouvelles, se tacher de rouge et de bleu. C'étaient de petits drapeaux qui, par centaines, par milliers, frémissaient au souffle du vent glacial. La pluie en avait délavé les couleurs; l'humidité en avait rongé les bords; de quelques-uns il ne restait que la hampe, à laquelle pendillait un lambeau d'étoffe. Chaque drapeau abritait une petite croix de bois, tantôt peinte en noir, tantôt brute, tantôt formée simplement de deux bâtons.
—Que de morts! soupira Marcel en promenant ses regards sur la sinistre nécropole.
Marcel, Luisa et Chichi étaient en grand deuil. René, qui accompagnait sa femme, portait encore l'uniforme de l'armée active; malgré ses blessures, il n'avait pas voulu quitter le service, et il avait été attaché à une fabrique de munitions jusqu'à la fin de la guerre.
René avait sur ses genoux la carte du champ de bataille et posait des questions au sous-officier. Celui-ci ne reconnaissait pas bien les lieux où s'était livré le combat: il avait vu ce terrain bouleversé par des rafales d'obus et couvert d'hommes; la solitude et le silence le désorientaient.
L'automobile avança entre les groupes épars des sépultures, d'abord par le grand chemin uni et jaunâtre, puis par des chemins transversaux qui n'étaient que de tortueuses fondrières, des bourbiers aux ornières profondes, où la voiture sautait rudement sur ses ressorts.
—Que de morts! répéta Chichi en considérant la multitude des croix qui défilaient à droite et à gauche.