Luisa, les yeux baissés, égrenait son chapelet et murmurait machinalement:

—Ayez pitié d'eux, Seigneur! Ayez pitié d'eux, Seigneur!

Ils étaient arrivés à l'endroit où avait eu lieu le plus terrible de la bataille, la lutte à la mode antique, le corps à corps hors des tranchées, la mêlée farouche où l'on se bat avec la baïonnette, avec la crosse du fusil, avec le couteau, avec les poings, avec les dents. Le guide commençait à se reconnaître, indiquait différents points de l'horizon. Là-bas étaient les tirailleurs africains; un peu plus loin, les chasseurs; l'infanterie de ligne avait chargé des deux côtés du chemin, et toutes ces fosses étaient les siennes. L'automobile fit halte, et René descendit pour lire les inscriptions des croix.

La plupart des sépultures contenaient plusieurs morts, dont les képis ou les casques étaient accrochés aux bras de la croix, et ces effets militaires commençaient à se pourrir ou à se rouiller. Sur quelques-unes des sépultures, des couronnes, mises là par piété, noircissaient et se défaisaient. Presque partout le nombre des corps inhumés avait été indiqué par un chiffre sur le bois de la croix, et tantôt ce chiffre apparaissait nettement, tantôt il était déjà peu lisible, quelquefois il était tout à fait effacé. De tous ces hommes disparus en pleine jeunesse rien ne survivrait, pas même un nom sur un tombeau. La seule chose qui resterait d'eux, ce serait le souvenir qui, le soir, ferait soupirer quelque vieille paysanne conduisant sa vache sur un chemin de France, ou celui d'une pauvre veuve qui, à l'heure où ses petits enfants reviendraient de l'école, vêtus de blouses noires, n'aurait à leur donner qu'un morceau de pain sec et penserait au père dont ils auraient peut-être oublié déjà le visage.

—Ayez pitié d'eux, Seigneur! continuait à murmurer Luisa. Ayez pitié de leurs mères, de leurs femmes veuves, de leurs enfants orphelins!

Il y avait aussi, reléguées un peu à l'écart, de longues, très longues fosses sans drapeaux et sans couronnes, avec une simple croix qui portait un écriteau. Elles étaient entourées d'une clôture de piquets, et la terre du monticule était blanchie par la chaux qui s'y était mélangée. On lisait sur l'écriteau des chiffres d'un effrayant laconisme: 200... 300... 400... Ces chiffres déconcertaient l'imagination qui répugnait à se représenter les files superposées des cadavres couchés par centaines dans l'énorme trou, avec leurs vêtements en lambeaux, leurs courroies rompues, leurs casques bosselés, leurs bottes terreuses: horrible masse de chairs liquéfiées par la décomposition cadavérique, et où les yeux vitreux, les bouches grimaçantes, les cœurs éteints se fondaient dans une même fange. Et pourtant, à cette idée, Marcel ne put s'empêcher d'éprouver une sorte de joie féroce: son fils était mort, mais il avait été bien vengé!

Sur les indications du guide, l'automobile avança encore un peu et prit à travers champs pour gagner un certain groupe de tombes. Sans aucun doute, c'était là que le régiment de Jules s'était battu. Les pneumatiques s'enfonçaient dans la glèbe et aplatissaient les sillons ouverts par la charrue; car le travail de l'homme avait recommencé sur ces charniers où les labours s'étendaient à côté des fosses et où la végétation naissante annonçait le printemps prochain. Déjà les herbes et les broussailles se couvraient de boutons gonflés de sève, et, sous les premières caresses du soleil, les pointes vertes des blés annonçaient qu'en dépit des haines et des massacres la nature nourricière continuait à élaborer pour les hommes les inépuisables ressources de la vie.

—Nous y sommes, dit le guide.

Alors Marcel, Luisa et Chichi mirent aussi pied à terre, et la promenade funèbre commença entre les tombes. René et le sous-officier allaient devant, déchiffraient les inscriptions, s'arrêtaient un moment devant celles qui étaient difficiles à lire, puis continuaient leurs recherches. Chichi marchait à quelques pas derrière eux, taciturne et sombre. Marcel et Luisa les suivaient de loin, péniblement, les pieds lourds de terre molle, les jambes flageolantes, le cœur serré.

Une demi-heure s'écoula sans que l'on trouvât rien. Toujours des noms inconnus, des croix anonymes, des inscriptions qui indiquaient les chiffres d'autres régiments. Les deux vieillards ne tenaient plus debout et commençaient à désespérer de retrouver la tombe de leur fils. Ce fut Chichi qui tout à coup poussa un cri: