Il y eut un silence, et Hartrott parut s'absorber dans ses réflexions, dont il traduisit le résultat par cette nouvelle tirade:
—Par le fait, il y a beau temps que notre victoire a commencé. Nos ennemis nous abhorrent, et néanmoins ils nous imitent. Tout ce qui porte la marque allemande est recherché dans le monde entier. Les pays mêmes qui ont la prétention de résister à nos armées, copient nos méthodes dans leurs écoles et admirent nos théories, y compris celles qui n'ont obtenu en Allemagne qu'un médiocre succès. Souvent nous rions entre nous, comme les augures romains, à constater le servilisme avec lequel les peuples étrangers se soumettent à notre influence. Et ce sont ces gens-là qui ensuite refusent de reconnaître notre supériorité!
Pour la première fois Argensola fit un geste approbatif, que ne suivit d'ailleurs aucun commentaire. Hartrott, qui avait surpris ce geste, lui attribua la valeur d'un assentiment complet, et cela l'induisit à reprendre:
—Mais notre supériorité est évidente, et, pour en avoir la preuve, nous n'avons qu'à écouter ce que disent nos ennemis. Les Latins eux-mêmes n'ont-ils pas proclamé maintes fois que les sociétés latines sont à l'agonie, qu'il n'y a pas de place pour elles dans l'organisation future, et que l'Allemagne seule conserve latentes les forces civilisatrices? Les Français, en particulier, ne répètent-ils pas à qui veut les entendre que la France est en pleine décomposition et qu'elle marche d'un pas rapide à une catastrophe? Eh bien, des peuples qui se jugent ainsi ont assurément la mort dans les entrailles. En outre, les faits confirment chaque jour l'opinion qu'ils ont de leur propre décadence. Il est impossible de douter qu'une révolution éclate à Paris aussitôt après la déclaration de guerre. Tu n'étais pas ici, toi, pour voir l'agitation des boulevards à l'occasion du procès Caillaux. Mais, moi, j'ai constaté de mes yeux comment réactionnaires et révolutionnaires se menaçaient, se frappaient en pleine rue. Ils s'y sont insultés jusqu'à ces derniers jours. Lorsque nos troupes franchiront la frontière, la division des opinions s'accentuera encore; militaristes et antimilitaristes se disputeront furieusement, et en moins d'une semaine ce sera la guerre civile. Ce pays a été gâté jusqu'au cœur par la démocratie et par l'aveugle amour de toutes les libertés. L'unique nation de la terre qui soit vraiment libre, c'est la nation allemande, parce qu'elle sait obéir.
Ce paradoxe bizarre amusa Jules qui dit en riant:
—Vrai, tu crois que l'Allemagne est le seul pays libre?
—J'en suis sûr! déclara le professeur avec une énergie croissante. Nous avons les libertés qui conviennent à un grand peuple: la liberté économique et la liberté intellectuelle.
—Mais la liberté politique?
—Seuls les peuples décadents et ingouvernables, les races inférieures entichées d'égalité et de démocratie, s'inquiètent de la liberté politique. Les Allemands n'en éprouvent pas le besoin. Nés pour être les maîtres, ils reconnaissent la nécessité des hiérarchies et consentent à être gouvernés par une classe dirigeante qui doit ce privilège à l'aristocratie du sang ou du talent. Nous avons, nous, le génie de l'organisation.
Et les deux amis entendirent avec un étonnement effaré la description du monde futur, tel que le façonnerait le génie germanique. Chaque peuple serait organisé de telle sorte que l'homme y donnât à la société le maximum de rendement; tous les individus seraient enrégimentés pour toutes les fonctions sociales, obéiraient comme des machines à une direction supérieure, fourniraient la plus grande quantité possible de travail sous la surveillance des chefs; et cela, ce serait l'État parfait.