Sur ce, Hartrott regarda sa montre et changea brusquement de sujet de conversation.
—Excuse-moi, dit-il, il faut que je te quitte. Les Allemands résidant à Paris sont déjà partis en grand nombre, et je serais parti moi-même, si l'affection familiale que je te porte ne m'avait fait un devoir de te donner un bon conseil. Puisque tu es étranger et que rien ne t'oblige à rester en France, viens chez nous à Berlin. La guerre sera dure, très dure, et, si Paris essaie de se défendre, il se passera des choses terribles. Nos moyens offensifs sont beaucoup plus redoutables qu'ils ne l'étaient en 1870.
Jules fit un geste d'indifférence. Il ne croyait pas à un danger prochain, et d'ailleurs il n'était pas si poltron que son cousin paraissait le croire.
—Tu es comme ton père, s'écria le professeur. Depuis deux jours, j'essaie inutilement de le convaincre qu'il devrait passer en Allemagne avec les siens; mais il ne veut rien entendre. Il admet volontiers que, si la guerre éclate, les Allemands seront victorieux; mais il s'obstine à croire que la guerre n'éclatera pas. Ce qui est encore plus incompréhensible, c'est que ma mère elle-même hésitait à repartir avec moi pour Berlin. Grâce à Dieu, j'ai fini par la convaincre et peut-être, à cette heure, est-elle déjà en route. Il a été convenu entre elle et moi que, si elle était prête à temps, elle prendrait le train de l'après-midi, pour voyager en compagnie d'une de ses amies, femme d'un conseiller de notre ambassade, et que, si elle manquait ce train, elle me rejoindrait à celui du soir. Mais j'ai eu toutes les peines du monde à la décider; elle s'entêtait à me répéter que la guerre ne lui faisait pas peur, que les Allemands étaient de très braves gens, et que, quand ils entreraient à Paris, ils ne feraient de mal à personne.
Cette opinion favorable semblait contrarier beaucoup le docteur.
—Ni ma mère ni ton père, expliqua-t-il, ne se rendent compte de ce qu'est la guerre moderne. Que les Allemands soient de braves gens, je suis le premier à le reconnaître; mais ils sont obligés d'appliquer à la guerre les méthodes scientifiques. Or, de l'avis des généraux les plus compétents, la terreur est l'unique moyen de réussir vite, parce qu'elle trouble l'intelligence de l'ennemi, paralyse son action, brise sa résistance. Plus la guerre sera dure, plus elle sera courte. L'Allemagne va donc être cruelle, très cruelle pour empêcher que la lutte se prolonge. Et il ne faudra pas en conclure que l'Allemagne soit devenue méchante: tout au contraire, sa prétendue cruauté sera de la bonté: l'ennemi terrorisé se rendra plus vite, et le monde souffrira moins. Voilà ce que ton père ne veut pas comprendre; mais tu seras plus raisonnable que lui. Te décides-tu à partir avec moi?
—Non, répondit Jules. Si je partais, j'aurais honte de moi-même. Fuir devant un danger qui n'est peut-être qu'imaginaire!
—Comme il te plaira, riposta l'autre d'un ton cassant. L'heure me presse: je dois aller encore à notre ambassade, où l'on me remettra des documents confidentiels destinés aux autorités allemandes. Je suis obligé de te quitter.
Et il se leva, prit sa canne et son chapeau. Puis, sur le seuil, en disant adieu à son cousin:
—Je te répète une dernière fois ce que je t'ai déjà dit, insista-t-il. Si les Parisiens, comprenant l'inutilité de la résistance, ont la sagesse de nous ouvrir leurs portes, il est possible que tout se passe en douceur; mais, dans le cas contraire... Bref, sois sûr que, de toute façon, nous nous reverrons bientôt. Il ne me déplaira pas de revenir à Paris, lorsque le drapeau allemand flottera sur la Tour Eiffel. Cinq ou six semaines suffiront pour cela. Donc, au revoir jusqu'en septembre. Et crois bien qu'après le triomphe germanique Paris n'en sera pas moins agréable. Si la France disparaît en tant que grande puissance, les Français, eux, resteront, et ils auront même plus de loisirs qu'auparavant pour cultiver ce qu'il y a d'aimable dans leur caractère. Ils continueront à inventer des modes, s'organiseront sous notre direction pour rendre la vie plaisante aux étrangers, formeront quantité de jolies actrices, écriront des romans amusants et des comédies piquantes. N'est-ce point assez pour eux?