Quand la porte fut refermée, Argensola éclata de rire et dit à Jules:

—Il nous la baille bonne, ton dolichocéphale de cousin! Mais pourquoi n'as-tu rien répondu à sa docte conférence?

—C'est ta faute plus que la mienne, repartit Jules en plaisantant. La métaphysique de l'anthropologie et de la sociologie n'est pas précisément mon affaire. Si tu m'avais analysé un plus grand nombre de bouquins ennuyeux sur la philosophie de l'histoire, peut-être aurais-je eu des arguments topiques à lui opposer.

—Mais il n'est pas nécessaire d'avoir lu des bibliothèques pour s'apercevoir que ces théories sont des billevesées de lunatiques. Les races! Les brachycéphales et les dolichocéphales! La pureté du sang! Y a-t-il encore aujourd'hui un homme d'instruction moyenne qui croie à ces antiquailles? Comment existerait-il un peuple de race pure, puisqu'il n'est point d'homme au monde dont le sang n'ait subi une infinité de mélanges dans le cours des siècles? Si les Germains se sont mis de telles sottises dans la tête, c'est qu'ils sont aveuglés par l'orgueil. Les systèmes scientifiques qu'ils inventent ne visent qu'à justifier leur absurde prétention de devenir les maîtres du monde. Ils sont atteints de la folie de l'impérialisme.

—Mais, interrompit Jules, tous les peuples forts n'ont-ils pas eu leurs ambitions impérialistes?

—J'en conviens, reprit Argensola, et j'ajoute que cet orgueil a toujours été pour eux un mauvais conseiller; mais encore est-il équitable de reconnaître que la qualité de l'impérialisme varie beaucoup d'un peuple à l'autre et que, chez les nations généreuses, cette fièvre n'exclut pas les nobles desseins. Les Grecs ont aspiré à l'hégémonie, parce qu'ils croyaient être les plus aptes à donner aux autres hommes la science et les arts. Les Romains, lorsqu'ils étendaient leur domination sur tout le monde connu, apportaient aux régions conquises le droit et les formes de la justice. Les Français de la Révolution et de l'Empire justifiaient leur ardeur conquérante par le désir de procurer la liberté à leurs semblables et de semer dans l'univers les idées nouvelles. Il n'est pas jusqu'aux Espagnols du XVIe siècle qui, en bataillant contre la moitié de l'Europe pour exterminer l'hérésie et pour créer l'unité religieuse, n'aient travaillé à réaliser un idéal qui peut-être était nébuleux et faux, mais qui n'en était pas moins désintéressé. Tous ces peuples ont agi dans l'histoire en vue d'un but qui n'était pas uniquement l'accroissement brutal de leur propre puissance, et, en dernière analyse, ce à quoi ils visaient, c'était le bien de l'humanité. Seule l'Allemagne de ton Hartrott prétend s'imposer au monde en vertu de je ne sais quel droit divin qu'elle tiendrait de la supériorité de sa race, supériorité que d'ailleurs personne ne lui reconnaît et qu'elle s'attribue gratuitement à elle-même.

—Ici je t'arrête, dit Jules. N'as-tu pas approuvé tout à l'heure mon cousin Otto, lorsqu'il disait que les ennemis mêmes de l'Allemagne l'admirent et se soumettent à son influence?

—Ce que j'ai approuvé, c'est la qualification de servilisme qu'il appliquait lui-même à cette stupide manie d'admirer et d'imiter l'Allemagne. Il est trop vrai que, depuis bientôt un demi-siècle, les autres peuples ont eu la niaiserie de tomber dans le panneau. Par couardise intellectuelle, par crainte de la force, par insouciante paresse, ils ont prôné sans le moindre discernement tout ce qui venait d'outre-Rhin, le bon et le mauvais, l'or et le talc; et la vanité germanique a été confirmée dans ses prétentions absurdes par la superstitieuse complaisance avec laquelle ses rivaux lui donnaient raison. Voilà pourquoi un pays qui a compté tant de philosophes et de penseurs, tant de génies contemplatifs et de théoriciens profonds, un pays qui peut s'enorgueillir légitimement de Kant le pacifique, de Gœthe l'olympien, du divin Beethoven, est devenu un pays où l'on ne croit plus qu'aux résultats matériels de l'activité sociale, où l'on rêve de faire de l'homme une machine productive, où l'on ne voit dans la science qu'un auxiliaire de l'industrie.

—Mais cela n'a pas mal réussi aux Allemands, fit observer Jules, puisque avec leur science appliquée ils concurrencent et menacent de supplanter bientôt l'Angleterre sur les marchés de l'ancien et du nouveau monde.

—S'ensuit-il, repartit Argensola, qu'ils possèdent une réelle et durable supériorité sur l'Angleterre et sur les autres pays de haute civilisation? La science, même poussée loin, n'exclut pas nécessairement la barbarie. La culture véritable, comme l'a dit ce Nietzsche dont je t'ai analysé le Zarathustra, c'est «l'unité de style dans toutes les manifestations de la vie». Si donc un savant s'est cantonné dans ses études spéciales avec la seule intention d'en tirer des avantages matériels, ce savant peut très bien avoir fait d'importantes découvertes, il n'en reste pas moins un barbare. «Les Français, disait encore Nietzsche, sont le seul peuple d'Europe qui possède une culture authentique et féconde, et il n'est personne en Allemagne qui ne leur ait fait de larges emprunts.» Nietzsche voyait clair; mais ton cousin est fou, archi-fou.