—Tes paroles me tranquillisent, répondit Jules. Je t'avoue que l'assurance de ce grandiloquent docteur m'avait un peu déprimé. J'ai beau n'être pas de nationalité française; en ces heures tragiques, je sens malgré moi que j'aime la France. Je n'ai jamais pris part aux luttes des partis; mais, d'instinct, je suis républicain. Dans mon for intérieur, je serais humilié du triomphe de l'Allemagne et je gémirais de voir son joug despotique s'appesantir sur les nations libres où le peuple se gouverne lui-même. C'est un danger qui, hélas! me paraît très menaçant.
—Qui sait? reprit Argensola pour le réconforter. La France est un pays à surprises. Il faut voir le Français à l'œuvre, quand il travaille à réparer son imprévoyance. Hartrott a beau dire: en ce moment, il y a de l'ordre à Paris, de la résolution, de l'enthousiasme. J'imagine que, dans les jours qui ont précédé Valmy, la situation était pire que celle d'à présent: tout était désorganisé; on n'avait pour se défendre que des bataillons d'ouvriers et de laboureurs qui n'avaient jamais tenu un fusil; et cela n'a pas empêché que, pendant vingt ans, les vieilles monarchies de l'Europe n'ont pu venir à bout de ces soldats improvisés.
Cette nuit-là, Jules eut le sommeil agité par des rêves où, avec une brusque incohérence d'images projetées sur l'écran d'un cinématographe, se succédaient des scènes d'amour, de batailles furieuses, d'universités allemandes, de bals parisiens, de paquebots transatlantiques et de déluge universel.
A la même heure, son cousin Otto von Hartrott, confortablement installé dans un sleeping car, roulait seul vers les rives de la Sprée. Il n'avait pas trouvé sa mère à la gare; mais cela ne lui avait donné aucune inquiétude, et il était convaincu qu'Héléna, partie avec son amie la conseillère d'ambassade, arriverait à Berlin avant lui. En réalité, Héléna était encore chez sa sœur, avenue Victor-Hugo. Voici les contretemps qui l'avaient empêchée de tenir la promesse de départ faite à son fils.
Depuis qu'elle était arrivée à Paris, elle avait, comme de juste, couru les grands magasins et fait une multitude d'emplettes. Or, le jour où elle aurait dû partir, nombre de choses qu'il lui paraissait spécialement nécessaire de rapporter en Allemagne, n'avaient pas été livrées par les fournisseurs. Elle avait donc passé toute la matinée à téléphoner aux quatre coins de Paris; mais, en raison du désarroi général, plusieurs commandes manquaient encore à l'appel, quand vint l'heure de monter en automobile pour le train de l'après-midi. Elle avait donc décidé de ne partir que par le train du soir, avec son fils. Mais, le soir, elle avait une telle montagne de bagages,—malles, valises, caisses, cartons à chapeaux, sacs de nuit, paquets de toute sorte,—que jamais il n'avait été possible de préparer et de charger tout cela en temps opportun. Lorsqu'il avait été bien constaté que le train du soir n'était pas moins irrémédiablement perdu que celui de l'après-midi, elle s'était résignée sans trop de peine à rester. En somme, elle n'était pas fâchée des fatalités imprévues qui l'excusaient d'avoir manqué à sa parole. Qui sait même si elle n'avait pas mis un peu de complaisance à aider le veto du destin? D'une part, malgré les emphatiques discours de son fils, elle n'était pas du tout persuadée qu'il fût urgent de quitter Paris. Et d'autre part,—les cervelles féminines ne répugnent point à admettre des arguments contraires,—la tendre, inconséquente et un peu sotte «romantique» pensait sans doute que, le jour où les armées allemandes entreraient à Paris, la présence d'Héléna von Hartrott serait utile aux Desnoyers pour les protéger contre les taquineries des vainqueurs.
IV
OÙ APPARAISSENT LES QUATRE CAVALIERS
Les jours qui suivirent, Jules et Argensola vécurent d'une vie enfiévrée par la rapidité avec laquelle se succédaient les événements. Chaque heure apportait une nouvelle, et ces nouvelles, presque toujours fausses, remuaient rudement l'opinion en sens contraires. Tantôt le péril de la guerre semblait conjuré; tantôt le bruit courait que la mobilisation serait ordonnée dans quelques minutes. Un seul jour représentait les inquiétudes, les anxiétés, l'usure nerveuse d'une année ordinaire.
On apprit coup sur coup que l'Autriche déclarait la guerre à la Serbie; que la Russie mobilisait une partie de son armée; que l'Allemagne décrétait «l'état de menace de guerre»; que les Austro-Hongrois, sans tenir compte des négociations en cours, commençaient le bombardement de Belgrade; que Guillaume II, pour forcer le cours des événements et pour empêcher les négociations d'aboutir, faisait à son tour à la Russie une déclaration de guerre.
La France assistait à cette avalanche d'événements graves avec un recueillement sobre de paroles et de manifestations. Une résolution froide et solennelle animait tous les cœurs. Personne ne désirait la guerre, mais tout le monde l'acceptait avec le ferme propos d'accomplir son devoir. Pendant la journée, Paris se taisait, absorbé dans ses préoccupations. Seules quelques bandes de patriotes exaltés traversaient la place de la Concorde en acclamant la statue de Strasbourg. Dans les rues, les gens s'abordaient d'un air amical: il semblait qu'ils se connussent sans s'être jamais vus. Les yeux attiraient les yeux, les sourires se répondaient avec la sympathie d'une pensée commune. Les femmes étaient tristes; mais, pour dissimuler leur émotion, elles parlaient plus fort. Le soir, dans le long crépuscule d'été, les boulevards s'emplissaient de monde; les habitants des quartiers lointains affluaient vers le centre, comme aux jours des révolutions d'autrefois, et les groupes se réunissaient, formaient une foule immense d'où s'élevaient des cris et des chants. Ces multitudes se portaient jusqu'au cœur de Paris, où les lampes électriques venaient de s'allumer, et le défilé se prolongeait jusqu'à une heure avancée, avec le drapeau national flottant au-dessus des têtes parmi d'autres drapeaux qui lui faisaient escorte.
Dans une de ces nuits de sincère exaltation, les deux amis apprirent une nouvelle inattendue, incompréhensible, absurde: on venait d'assassiner Jaurès. Cette nouvelle, on la répétait dans les groupes avec un étonnement qui était plus grand encore que la douleur. «On a assassiné Jaurès? Et pourquoi?» Le bon sens populaire qui, par instinct, cherche une explication à tous les attentats, demeurait perplexe. Les hommes d'ordre redoutaient une révolution. Jules Desnoyers craignit un moment que les sinistres prédictions de son cousin Otto ne fussent sur le point de s'accomplir; cet assassinat allait provoquer des représailles et aboutirait à une guerre civile. Mais les masses populaires, quoique cruellement affligées de la mort de leur héros favori, gardaient un tragique silence. Il n'était personne qui, par delà ce cadavre, n'aperçût l'image auguste de la patrie.