Le matin suivant, le danger s'était évanoui. Les ouvriers parlaient de généraux et de guerre, se montraient les uns aux autres leurs livrets de soldats, annonçaient la date à laquelle ils partiraient, lorsque l'ordre de mobilisation aurait été publié.

Les événements continuaient à se succéder avec une rapidité qui n'était que trop significative. Les Allemands envahissaient le Luxembourg et s'avançaient jusque sur la frontière française, alors que leur ambassadeur était encore à Paris et y faisait des promesses de paix.

Le 1er août, dans l'après-midi, furent apposées précipitamment, ça et là, quelques petites affiches manuscrites auxquelles succédèrent bientôt de grandes affiches imprimées qui portaient en tête deux drapeaux croisés. C'était l'ordre de la mobilisation générale. La France entière allait courir aux armes.

—Cette fois, c'est fait! dirent les gens arrêtés devant ces affiches.

Et les poitrines se dilatèrent, poussèrent un soupir de soulagement. Le cauchemar était fini; la réalité cruelle était préférable à l'incertitude, à l'attente, à l'appréhension d'un obscur péril qui rendait les jours longs comme des semaines.

La mobilisation commençait à minuit. Dès le crépuscule, il se produisit dans tout Paris un mouvement extraordinaire. On aurait dit que les tramways, les automobiles et les voitures marchaient à une allure folle. Jamais on n'avait vu tant de fiacres, et pourtant les bourgeois qui auraient voulu en prendre un, faisaient de vains appels aux cochers: aucun cocher ne voulait travailler pour les civils. Tous les moyens de transport étaient pour les militaires, toutes les courses aboutissaient aux gares. Les lourds camions de l'intendance, pleins de sacs, étaient salués au passage par l'enthousiasme général, et les soldats habillés en mécaniciens qui manœuvraient ces pyramides roulantes, répondaient aux acclamations en agitant les bras et en poussant des cris joyeux. La foule se pressait, se bousculait, mais n'en gardait pas moins une insolite courtoisie. Lorsque deux véhicules s'accrochaient et que, par la force de l'habitude, les conducteurs allaient échanger des injures, le public s'interposait et les obligeait à se serrer la main. Les passants qui avaient failli être écrasés par une automobile riaient en criant au chauffeur: «Tuer un Français qui regagne son régiment!» Et le chauffeur répondait: «Moi aussi, je pars demain. C'est ma dernière course.»

Vers une heure du matin, Jules et Argensola entrèrent dans un café des boulevards. Ils étaient fatigués l'un et l'autre par les émotions de la journée. Dans une atmosphère brûlante et chargée de fumée de tabac, les consommateurs chantaient la Marseillaise en agitant de petits drapeaux. Ce public un peu cosmopolite passait en revue les nations de l'Europe et les saluait par des rugissements d'allégresse: toutes ces nations, toutes sans exception, allaient se mettre du côté de la France. Un vieux ménage de rentiers à l'existence ordonnée et médiocre, qui peut-être n'avaient pas souvenir d'avoir jamais été hors de chez eux à une heure aussi tardive, étaient assis à une table près du peintre et de son ami. Entraînés par le flot de l'enthousiasme général, ils étaient descendus jusqu'aux boulevards «afin de voir la guerre de plus près». La langue étrangère que parlaient entre eux ces voisins de table donna au mari une haute idée de leur importance.

—Croyez-vous, messieurs, leur demanda-t-il, que l'Angleterre marche avec nous?

Argensola, qui n'en savait pas plus que son interlocuteur, répondit avec assurance:

—Sans aucun doute. C'est chose décidée.