Cette question, tout le monde se la posait. L'anonymat du régime démocratique et l'inaction de la paix avaient tenu le pays dans une complète ignorance des généraux qui commanderaient les armées. On voyait bien ces armées se former d'heure en heure, mais on ne savait à peu près rien du commandement. Puis un nom commença à courir de bouche en bouche: «Joffre... Joffre....» Mais ce nom nouveau ne représentait rien pour ceux qui le prononçaient. Les premiers portraits du généralissime qui parurent aux vitrines des boutiques, attirèrent une foule curieuse. Marcel contempla longuement un de ces portraits et finit par se dire à lui-même: «Il a l'air d'un brave homme.»

Cependant les événements se précipitaient et, peu à peu, Marcel subit la contagion de l'enthousiasme populaire. Il vécut, lui aussi, dans la rue, attiré par le spectacle de la foule des civils saluant la foule des militaires qui se rendaient à leur poste.

Le soir, sur les boulevards, il assistait au passage des manifestations. Le drapeau tricolore ondulait à la lumière des lampes électriques; sur la chaussée, la masse des gens s'ouvrait devant lui, en applaudissant et en poussant des vivats. Toute l'Europe, à l'exception des deux empires centraux, défilait à travers Paris; toute l'Europe saluait spontanément de ses acclamations la France en péril. Les drapeaux des diverses nations déployaient dans l'air toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, suivis par des Russes aux yeux clairs et mystiques, par des Anglais qui, tête découverte, entonnaient des chants d'une religieuse gravité, par des Grecs et des Roumains au profil aquilin, par des Scandinaves blancs et roses, par des Américains du Nord enflammés d'un enthousiasme un peu puéril, par des Juifs sans patrie, amis du pays des révolutions égalitaires, par des Italiens fiers comme un chœur de ténors héroïques, par des Espagnols et des Sud-Américains infatigables à crier bravo. Ces manifestants étrangers étaient, soit des étudiants et des ouvriers venus en France pour s'instruire dans les écoles et dans les fabriques, soit des fugitifs à qui Paris donnait l'hospitalité après qu'une guerre ou une révolution les avait chassés de chez eux. Les cris qu'ils poussaient n'avaient aucune signification officielle; chacun de ces hommes agissait par élan personnel, par désir de témoigner son amour à la République. A ce spectacle le vieux Marcel éprouvait une irrésistible émotion et se disait que la France était donc encore quelque chose dans le monde, puisqu'elle continuait à exercer sur les autres peuples une influence morale et que ses joies ou ses douleurs intéressaient l'humanité tout entière.

Dans la journée, Marcel allait à la gare de l'Est. La foule des curieux se pressait contre les grilles, débordait et s'allongeait jusque dans les rues adjacentes. Cette gare, en passe d'acquérir l'importance d'un lieu historique, ressemblait un peu à un tunnel trop étroit où un fleuve aurait essayé de s'engouffrer avec de grands heurts et de grands remous. C'était de là qu'une partie de la France armée s'élançait vers les champs de bataille de la frontière. Par les diverses portes entraient des milliers et des milliers de cavaliers à la poitrine bardée de fer et à la tête casquée, rappelant les paladins du moyen âge; d'énormes caisses qui servaient de cages aux condors de l'aéronautique; des files de canons longs et minces, peints en gris, protégés par des plaques d'acier, plus semblables à des instruments astronomiques qu'à des outils de mort; des multitudes et des multitudes de képis rouges, qui se mouvaient au rythme de la marche; d'interminables rangées de fusils, les uns noirs et donnant l'idée de lugubres cannaies, les autres surmontés de claires baïonnettes et pareils à des champs d'épis radieux. Sur ces moissons d'acier les drapeaux des régiments palpitaient comme des oiseaux au plumage multicolore: le corps blanc, une aile bleue, une aile rouge, et la pique de la hampe pour bec de bronze.

Le matin du quatrième jour de la mobilisation, Marcel eut l'idée d'aller voir son menuisier Robert. C'était un robuste garçon qui, disait-il, «s'était émancipé de la tyrannie patronale» et qui travaillait chez lui. Une pièce en sous-sol lui servait à la fois de logis et d'atelier. Sa compagne, qu'il appelait «son associée», s'occupait du ménage et élevait un bambin sans cesse pendu à ses jupes. Marcel avait pris en amitié cet ouvrier habile, qui était venu souvent mettre en place, dans l'appartement de l'avenue Victor-Hugo, les nouvelles acquisitions faites à l'Hôtel des Ventes, et qui, pour l'arrangement des meubles, se prêtait de bonne grâce aux goûts changeants et aux caprices parfois un peu bizarres du millionnaire.

Dans le petit atelier, Marcel trouva son menuisier vêtu d'un veston et de larges pantalons de panne, chaussé de souliers à clous, et portant plusieurs petits drapeaux et cocardes piqués aux revers de son veston. Robert avait la casquette sur l'oreille et semblait prêt à partir.

—Vous venez trop tard, patron, dit l'ouvrier au visiteur. On va fermer la boutique. Le maître de ces lieux a été mobilisé, et dans quelques heures il sera incorporé à son régiment.

Ce disant, il montrait du doigt un papier manuscrit collé sur la porte, à l'instar des affiches imprimées mises aux devantures de nombreux établissements parisiens, pour annoncer que le patron et les employés avaient obéi à l'ordre de mobilisation.

Jamais il n'était venu à l'esprit de Marcel que son menuisier pût se transformer en soldat. Cet homme était rebelle à toute autorité; il haïssait les flics, c'est-à-dire les policiers de Paris, et, dans toutes les émeutes, il avait échangé avec eux des coups de poing et des coups de canne. Le militarisme était sa bête noire; dans les meetings tenus pour protester contre la servitude de la caserne, il avait figuré parmi les manifestants les plus tapageurs. Et c'était ce révolutionnaire qui partait pour la guerre avec la meilleure volonté du monde, sans qu'il lui en coûtât le moindre effort!

A la stupéfaction de Marcel, Robert parla du régiment avec enthousiasme.