—Je crois en mes idées comme auparavant, patron; mais la guerre est la guerre et elle enseigne beaucoup de choses, entre autres celle-ci: que la liberté a besoin d'ordre et de commandement. Il est indispensable que quelqu'un dirige et que les autres obéissent; qu'ils obéissent par volonté libre, par consentement réfléchi, mais qu'ils obéissent. Quand la guerre éclate, on voit les choses autrement que lorsqu'on est tranquille chez soi et qu'on vit à sa guise.
La nuit où Jaurès fut assassiné, il avait rugi de colère, déclarant que la matinée du lendemain vengerait cette mort. Il était allé trouver les membres de sa section, pour savoir ce qu'ils projetaient de faire contre les bourgeois. Mais la guerre était imminente et il y avait dans l'air quelque chose qui s'opposait aux luttes civiles, qui reléguait dans l'oubli les griefs particuliers, qui réconciliait toutes les âmes dans une aspiration commune. Aucun mouvement séditieux ne s'était produit.
—La semaine dernière, reprit-il, j'étais antimilitariste. Comme ça me paraît loin! Certes je continue à aimer la paix, à exécrer la guerre, et tous les camarades pensent comme moi. Mais les Français n'ont provoqué personne, et on les menace, on veut les asservir. Devenons donc des bêtes féroces, puisqu'on nous y oblige, et, pour nous défendre, demeurons tous dans le rang, soumettons-nous tous à la consigne. La discipline n'est pas brouillée avec la Révolution. Souvenez-vous des armées de la première République: tous citoyens, les généraux comme les soldats; et pourtant Hoche, Kléber et les autres étaient de rudes compères qui savaient commander et imposer l'obéissance. Nous allons faire la guerre à la guerre; nous allons nous battre pour qu'ensuite on ne se batte plus.
Puis, comme si cette affirmation ne lui paraissait pas assez claire:
—Nous nous battrons pour l'avenir, insista-t-il, nous mourrons pour que nos petits-enfants ne connaissent plus une telle calamité. Si nos ennemis triomphaient, ce qui triompherait avec eux, ce serait le militarisme et l'esprit de conquête. Ils s'empareraient d'abord de l'Europe, puis du reste du monde. Plus tard, ceux qu'ils auraient dépouillés se soulèveraient contre eux, et ce seraient des guerres à n'en plus finir. Nous autres, nous ne songeons point à des conquêtes; si nous désirons récupérer l'Alsace et la Lorraine, c'est parce qu'elles nous ont appartenu jadis et que leurs habitants veulent redevenir Français. Voilà tout. Nous n'imiterons pas nos ennemis; nous n'essayerons pas de nous approprier des territoires; nous ne compromettrons pas par nos convoitises la tranquillité du monde. L'expérience que nous avons faite avec Napoléon nous suffit, et nous n'avons aucune envie de recommencer l'aventure. Nous nous battrons pour notre sécurité et pour celle du monde, pour la sauvegarde des peuples faibles. S'il s'agissait d'une guerre d'agression, d'orgueil, de conquête, nous nous souviendrions de notre antimilitarisme; mais il s'agit de nous défendre, et nos gouvernants sont innocents de ce qui se passe. On nous attaque; notre devoir à tous est de marcher unis.
Robert, qui était anticlérical, montrait une tolérance, une largeur d'idées qui embrassait l'humanité tout entière. La veille, il avait rencontré à la mairie de son quartier un réserviste qui, incorporé dans le même régiment, allait partir avec lui, et un coup d'œil lui avait suffi pour reconnaître que c'était un curé.
—Moi, lui avait-il dit, je suis menuisier de mon état. Et vous, camarade... vous travaillez dans les églises?
Il avait employé cet euphémisme pour que le prêtre ne pût attribuer à son interlocuteur quelque intention blessante. Et les deux hommes s'étaient serré la main.
—Je ne suis pas pour la calotte, expliqua Robert à Marcel Desnoyers. Depuis longtemps nous sommes en froid, Dieu et moi. Mais il y a de braves gens partout, et, dans un moment comme celui-ci, les braves gens doivent s'entendre. N'est-ce pas votre avis, patron?
Ces propos rendirent Marcel pensif. Un homme comme cet ouvrier, qui n'avait aucun bien matériel à défendre et qui était l'adversaire des institutions existantes, allait gaillardement affronter la mort pour un idéal généreux et lointain; et cet homme, en faisant cela, n'hésitait pas à sacrifier ses idées les plus chères, les convictions que jusqu'alors il avait caressées avec amour; tandis que lui, le millionnaire, qui était un des privilégiés de la fortune et qui avait à défendre tant de biens précieux, ne savait que s'abandonner au doute et à la critique!...