L'Allemagne, c'était sa belle-sœur Héléna von Hartrott. Pourquoi n'était-elle pas retournée à Berlin avec son fils, le pédant professeur Julius? A présent les frontières étaient fermées, et il n'y avait plus moyen de se débarrasser d'elle.
L'une des raisons qui rendaient pénible à Marcel la présence d'Héléna, c'était la nationalité de cette femme. Sans doute elle était argentine de naissance; mais elle était devenue allemande par son mariage. Or le patriotisme français, surexcité par les événements, faisait la chasse aux espions avec une ardeur infatigable; et, quoique la dolente et crédule «romantique» ne pût en aucune façon être soupçonnée d'espionnage, Marcel craignait beaucoup de la voir enfermée par l'autorité militaire dans un camp de concentration et d'être accusé lui-même de donner asile à des sujets ennemis.
Héléna semblait ne pas comprendre très bien la fausseté de sa situation et les sentiments de son beau-frère. Dans les premiers jours, alors que Marcel était encore pessimiste, elle avait pu faire ouvertement devant lui l'éloge de l'Allemagne sans qu'il s'en offusquât, puisqu'il était à peu près du même avis qu'elle. Mais, lorsque la contagion de l'enthousiasme public eut réveillé en lui l'amour de la France et le remords de la faute ancienne, l'attitude d'Héléna lui devint insupportable.
Au déjeuner ou au dîner, après avoir décrit avec une éloquence lyrique le départ des troupes et les scènes émouvantes dont il avait été le témoin, il s'écriait en agitant sa serviette:
—Ce n'est plus comme en 1870! Les troupes françaises sont déjà entrées victorieusement en Alsace. L'heure approche où les hordes teutonnes seront rejetées sur l'autre rive du Rhin.
Alors Héléna prenait une mine boudeuse, pinçait les lèvres et levait les yeux au plafond, pour protester silencieusement contre de si grossières erreurs. Puis, sans mot dire, elle se retirait dans sa chambre où la bonne Luisa la suivait, pour la consoler de l'ennui qu'elle venait d'avoir. Mais Héléna ne se croyait pas tenue d'observer avec sa sœur la même réserve qu'avec Marcel, et elle se dédommageait du mutisme qu'elle s'était imposé à table en pérorant sur les forces colossales de l'Allemagne, sur les millions d'hommes et les milliers de canons que les Empires centraux emploieraient contre l'Entente, sur les mortiers gros comme des tours, qui auraient vite fait de réduire en poussière les fortifications de Paris.
—Les Français, concluait-elle, ignorent ce qu'ils ont devant eux. Il suffira aux Allemands de quelques semaines pour les anéantir.
Lorsque les armées allemandes eurent envahi la Belgique, ce crime arracha au vieux Desnoyers des cris d'indignation. Selon lui, c'était la trahison la plus inouïe qui eût été enregistrée par l'histoire. Quand il se souvenait que, dans les premiers jours, il avait rejeté sur les patriotes exaltés de son propre pays la responsabilité de la guerre, il avait honte de son injuste erreur. Ah! quelle perfidie méthodiquement préparée pendant des années! Les récits de pillages, d'incendies, de massacres le faisaient frémir et grincer des dents. Toutes ces horreurs d'une guerre d'épouvante appelaient vengeance, et il affirmait avec force que la vengeance ne manquerait pas. L'atrocité même des événements lui inspirait un étrange optimisme, fondé sur la foi instinctive en la justice. Il n'était pas possible que de telles horreurs demeurassent impunies.
—L'invasion de la Belgique est une abominable félonie, disait-il, et toujours une félonie a disqualifié son auteur.
Il disait cela avec conviction, comme si la guerre était un duel où le traître, mis au ban des honnêtes gens, se voit dans l'impossibilité de continuer ses forfaits.