L'héroïque résistance des Belges le confirma dans ses chimères et lui inspira de vaines espérances. Les Belges lui parurent des hommes surnaturels, destinés aux plus merveilleuses prouesses. Pendant quelques jours, Liège fut pour lui une ville sainte contre les remparts de laquelle se briserait toute la puissance germanique. Puis, quand Liège eut succombé, sa foi inébranlable s'accrocha à une autre illusion: il y avait dans l'intérieur du pays beaucoup de Lièges; les Allemands pouvaient avancer; la difficulté serait pour eux de sortir. La reddition de Bruxelles ne lui donna aucune inquiétude: c'était une ville ouverte dont l'abandon était prévu, et les Belges n'en défendraient que mieux Anvers. L'avance des Allemands vers la frontière française ne l'alarma pas davantage: l'envahisseur trouverait bientôt à qui parler. Les armées françaises étaient dans l'Est, c'est-à-dire à l'endroit où elles devaient être, sur la véritable frontière, à la porte de la maison. Mais cet ennemi lâche et perfide, au lieu d'attaquer de face, avait attaqué par derrière en escaladant les murs comme un voleur. Infâme traîtrise qui ne lui servirait à rien: car Joffre saurait lui barrer le passage. Déjà quelques troupes avaient été envoyées au secours de la Belgique, et elles auraient vite fait de régler le compte des Allemands. On les écraserait, ces bandits, pour qu'il ne leur fût plus possible de troubler la paix du monde, et leur empereur aux moustaches en pointe, on l'exposerait dans une cage sur la place de la Concorde.

Chichi, encouragée par les propos paternels, renchérissait encore sur cet optimisme puéril. Une ardeur belliqueuse s'était emparée d'elle. Ah! si les femmes pouvaient aller à la guerre! Elle se voyait dans un régiment de dragons, chargeant l'ennemi en compagnie d'autres amazones aussi hardies et aussi belles qu'elle-même. Ou encore elle se figurait être un de ces chasseurs alpins qui, la carabine en bandoulière et l'alpenstock au poing, glissaient sur leurs longs skis dans les neiges des Vosges. Mais ensuite elle ne voulait plus être ni dragon, ni chasseur alpin; elle voulait être une de ces femmes héroïques qui ont tué pour accomplir une œuvre de salut. Elle rêvait qu'elle rencontrait le Kaiser seul à seule, qu'elle lui plantait dans la poitrine une petite dague à poignée d'argent et à fourreau ciselé, cadeau de son grand-père; et, cela fait, il lui semblait qu'elle entendait l'énorme soupir des millions de femmes délivrées par elle de cet abominable cauchemar. Sa furie vengeresse ne s'arrêtait pas en si beau chemin; elle poignardait aussi le Kronprinz; elle poignardait les généraux et les amiraux; elle aurait volontiers poignardé ses cousins les Hartrott: car ils étaient du côté des agresseurs, et, à ce titre, ils ne méritaient aucune pitié.

—Tais-toi donc! lui disait sa mère. Tu es folle. Comment une jeune fille bien élevée peut-elle dire de pareilles sottises?

Lorsque le fiancé de Chichi, René Lacour, se présenta pour la première fois devant elle en uniforme, le lendemain du jour où il avait été mobilisé, elle lui fit un accueil enthousiaste, l'appela «son petit soldat de sucre»; et, les jours suivants, elle fut fière de sortir dans la rue en compagnie de ce guerrier dont l'aspect était pourtant assez peu martial. Grand et blond, doux et souriant, René avait dans toute sa personne une délicatesse quasi féminine, à laquelle l'habit militaire donnait un faux air de travesti. Par le fait, il n'était soldat qu'à moitié: car son illustre père, craignant que la guerre n'éteignît à jamais la dynastie des Lacour, si précieuse pour l'État, l'avait fait verser dans les services auxiliaires. En sa qualité d'élève de l'École centrale, René aurait pu être nommé sous-lieutenant; mais alors il aurait été obligé d'aller au front. Comme auxiliaire, il ne pouvait prétendre qu'au modeste titre de simple soldat et n'avait à s'acquitter que de vulgaires besognes d'intendance, par exemple de compter des pains ou de mettre en paquet des capotes; mais il ne sortirait pas de Paris.

Un jour, Marcel Desnoyers put apprécier à Paris même les horreurs de la guerre. Trois mille fugitifs belges étaient logés provisoirement dans un cirque, en attendant qu'on les envoyât dans les départements. Il alla les voir.

Le vestibule était encore tapissé des affiches des dernières représentations données avant la guerre; mais, dès que Marcel eut franchi la porte, il fut pris aux narines par un miasme de foule malade et misérable: à peu près l'odeur infecte que l'on respire dans un bagne ou dans un hôpital pauvre. Les gens qu'il trouva là semblaient affolés ou hébétés par la souffrance. L'affreux spectacle de l'invasion persistait dans leur mémoire, l'occupait tout entière, n'y laissait aucune place pour les événements qui avaient suivi. Ils croyaient voir encore l'irruption des hommes casqués dans leurs villages paisibles, les maisons flambant tout à coup, la soldatesque tirant sur les fuyards, les enfants aux poignets coupés, les femmes agonisant sous la brutalité des outrages, les nourrissons déchiquetés à coups de sabre dans leurs berceaux, les mères aux entrailles ouvertes, tous les sadismes de la bête humaine excitée par l'alcool et sûre de l'impunité. Quelques octogénaires racontaient, les larmes aux yeux, comment les soldats d'un peuple qui se prétend civilisé coupaient les seins des femmes pour les clouer aux portes, promenaient en guise de trophée un nouveau-né embroché à une baïonnette, fusillaient les vieux dans le fauteuil où leur vieillesse impotente les retenait immobiles, après les avoir torturés par de burlesques supplices.

Ils s'étaient sauvés sans savoir où ils allaient, poursuivis par l'incendie et la mitraille, fous de terreur, de la même manière qu'au moyen âge les populations fuyaient devant les hordes des Huns et des Mongols; et cet exode lamentable, ils l'avaient accompli au milieu de la nature en fête, dans le mois le plus riant de l'année, alors que la terre était dorée d'épis, alors que le ciel d'août resplendissait de joyeuse lumière et que les oiseaux célébraient par l'allégresse de leurs chants l'opulence des moissons. L'aspect des fugitifs entassés dans ce cirque portait témoignage contre l'atrocité du crime commis. Les bébés gémissaient comme des agneaux qui bêlent; les hommes regardaient autour d'eux d'un air égaré; quelques femmes hurlaient comme des démentes. Dans la confusion de la fuite, les familles s'étaient dispersées. Une mère de cinq petits n'en avait plus qu'un. Des pères, demeurés seuls, pensaient avec angoisse à leur femme et à leurs enfants disparus. Les retrouveraient-ils jamais? Ces malheureux n'étaient-ils pas morts de fatigue et de faim?

Ce soir-là, Marcel, encore tout ému de ce qu'il venait de voir, ne put s'empêcher de prononcer contre l'empereur Guillaume des paroles véhémentes qui, à la grande surprise de tout le monde, firent sortir Héléna de son mutisme.

—L'Empereur est un homme excellent et chevaleresque, déclara-t-elle. Il n'est coupable de rien, lui. Ce sont ses ennemis qui l'ont provoqué.

Alors Marcel s'emporta, maudit l'hypocrite Kaiser, souhaita l'extermination de tous les bandits qui venaient d'incendier Louvain, de martyriser des vieillards, des femmes et des enfants. Sur quoi, Héléna fondit en larmes.