Si l'on m'offre une ambassade, l'accepterai-je? On me l'a déjà offerte, ainsi qu'un ministère, et je l'ai refusée; mais des détails d'intérieur et de position dans lesquels je ne puis entrer peuvent influer sur ma destinée.
Dites-moi à votre tour si vous ne voyageriez pas en Italie, dans le cas où la fortune me pousserait dans ce riant exil?
Ce qu'il y a de mieux, c'est de ne pas nous inquiéter de l'avenir. Prenons le présent; je le trouve heureux pour moi, au-delà de ce que je puis dire, puisqu'il me donne l'amitié de Marie.
P.-S. J'ai écrit assez souvent dans le Journal des Débats, avant la chute du dernier ministère, il y a deux ou trois ans. Mais, depuis près d'un an, j'y ai à peine mis quelques mots. J'ai un sosie[21].
[Note 21: Ce «sosie» était Salvandy, qu'on appelait volontiers «le clair de lune de Chateaubriand».]
XV
À M. de Chateaubriand
La Voulte, 20 février 1828.
MON AMI,
Quand je redoutais pour vous les fatigues du ministère, j'ignorais le genre de vie que vous aviez embrassé. Lorsque je l'appris, je vous admirai, mais j'eus le cœur percé de douleur, en vous trouvant fixé dans une retraite sombre et prématurée. L'innocente Prêtresse des Muses n'était ni plus gracieuse ni plus belle que ne l'est encore l'imagination de mon cher maître. Quel regret de la trouver captive dans cette atmosphère de tristesse et d'austérité. Je craignais la suite de cette résolution. Je vous cachai mes craintes, mais, dès lors, tous mes vœux se tournèrent vers ce ministère que j'avais tant redouté: je le désirai comme un honorable moyen de distraction pour vous. Je possède le don funeste de la prévision. Sans réflexion, sans prévention, pour les choses importantes comme pour les moindres choses, j'entends intérieurement une voix distincte qui, dans une phrase courte et claire, me dit l'avenir. Il y a plus de quinze jours que j'entendis ces mots: «On veut qu'il aille en ambassade»… de là ma question. Et vous y voilà presque décidé! Ainsi vous quitterez l'arène où vous avez vaincu, où tôt ou tard vous auriez triomphé! Vous abandonnerez la retraite d'où, rayonnant dans l'obscurité, vous éclairiez la marche de ceux qui vous redoutent!