Je suis obligé de quitter aujourd'hui ma mystérieuse amie plus tôt que je ne le voudrais. Voici cette loi sur la presse qui vient aux Pairs; il faut que je l'étudie pour parler après-demain, et, jusqu'à présent, je n'ai pu m'en occuper. Ce sera mon dernier travail et, après, je ne songerai plus qu'aux préparatifs de mon exil. Dites à vos oiseaux de chanter pour moi, et à Marie de m'aimer!
XXXVII
De M. de Chateaubriand
Paris, ce 9 août 1828.
Je vous ai écrit le mois dernier, il y a environ trois semaines. J'attendais votre réponse de jour en jour; elle n'arrive point. Je m'inquiète de cette interruption subite de notre correspondance. Êtes-vous souffrante? Que vous est-il arrivé? Est-ce tout simplement l'ennui d'écrire qui vous a saisie tout à coup? Est-ce mes lettres qui sont trop régulières? Enfin, dites-moi par un mot ce qui est! J'ai encore le temps de recevoir ce mot ici, ne partant que le 1er septembre. Quand j'aurai cessé d'être inquiet, je gronderai bien ma nouvelle amie.
XXXVIII
À M. de Chateaubriand
La Voulte, 14 août 1828.
Mon cher maître, des raisons de convenance et de délicatesse ont seules causé mon silence depuis six semaines. Hier, en revoyant enfin une lettre de vous, mon cœur s'est ému de la pensée que je ne suis pas encore sortie de votre mémoire. J'en aurais eu de la joie, si la joie maintenant pouvait arriver jusqu'à moi. Mais, en lisant ces lignes insuffisantes, qui semblent toujours ne s'adresser à personne (j'oublie souvent que vous ne m'avez jamais vue), en y trouvant enfin l'annonce positive de votre départ, je suis retombée dans une tristesse morne contre laquelle je ne lutte plus.
J'avais perdu l'espérance de vous voir à H., cette année. Je voulais affaiblir une préoccupation vaine et douloureuse, et me disposais à retourner auprès de M. de V. Je sentais enfin le besoin d'un peu d'amitié pour reposer ma vie de l'aride solitude dans laquelle j'éteins mon cœur depuis si longtemps. Mais les Pyrénées fuient aussi devant moi. Dans les commencements de notre correspondance, vous y deviez aller aussi. Je crus pendant quelque temps que nous nous rencontrerions au Cirque de Marbre ou à la Cascade de Gavarnie. Mais ce rêve se perdit comme ceux qui l'ont suivi.