H., 3 avril 1829.
Mon cher Maître,
Votre lettre du 17 mars m'est arrivée à quinze jours de date; elle m'a été une véritable bénédiction. Je ne sais si je dois vous remercier d'être aimable, bon, et tendre pour moi, mais il est bien juste que je vous dise combien j'en suis heureuse. Quoique vous m'eussiez priée de vous écrire et que je n'en eusse que trop de raisons, ce ne fut qu'avec crainte que je vous adressai ma dernière lettre du 21 mars. Il me semblait que, pendant la durée du conclave, il y avait de l'indiscrétion à vous écrire et à provoquer vos lettres. Je n'en avais point reçu depuis vingt-sept jours. Je comptais souvent; plusieurs fois je m'étais trompée en croyant qu'il s'en était passé quarante. Le temps me semblait d'autant plus long que je m'étais résignée à le voir s'écouler sans joie et sans bonheur, car je n'attendais pas encore de lettre de Votre Excellence. J'étais triste, il me semblait que tout s'éteignait entre nous, que j'allais perdre mon dernier bien; j'achevais de meurtrir mon cœur en m'occupant de mon départ, et mes tristes regards se détournaient de Rome, dont l'étoile chérie ne brillait plus sur moi. Hier, je vis une lettre de vous; je n'osais l'ouvrir, dans l'abattement où j'étais tombée. Je craignais de n'y pas trouver l'assistance dont j'avais besoin. Que cet aveu ne vous donne pas sujet de mal juger mon caractère! Sachez que, de vous, il suffit de peu de chose pour m'affliger ou me rendre contente! Pauvre lettre! que j'avais tort de la redouter! Qu'elle est bonne! C'est la meilleure de toutes, je l'aime encore mieux que la première et la quatrième.
Vous voudriez acheter ce château, combien il coûterait? Mon Dieu! hier, à la première lecture de ces paroles, elles me donnèrent comme un éblouissement, et, ce matin, elles m'ont réveillée en remplissant mon cœur d'espérance et de joie. Je les recueille comme un bon présage. L'accord de nos âmes ne sera point vain. Je pourrai vous consacrer ma vie, après vous avoir consacré les plus tendres et les meilleures affections de mon cœur. Alors je serai l'heureuse, et, je crois, l'orgueilleuse Marie. Le vieux château du Bosquet, c'est ainsi qu'on le nomme, sera compté pour peu de chose dans la vente des terres qui en dépendent. Le tout ensemble ne s'élèvera pas, je crois, à plus de cinquante mille francs, et ces terres, à ce prix, formeraient un placement très raisonnable et même avantageux. Je n'ai jamais vu le baron de Cheylus, qui en est le propriétaire; mais le curé, qui a été son tuteur, me donnera demain toutes les explications nécessaires; je ne terminerai ma lettre que lorsque je les aurai, et je crois que, si vous voulez une retraite près de moi, rien ne s'y opposera, ô mon cher maître! ô ma chère vallée!
Vous vous trompez tout à fait en supposant que je vous crois ambitieux. Il y a entre nous un malentendu complet à ce sujet, et je vais l'éclaircir, à votre étonnement. De nous deux, ce n'est pas vous qui avez de l'ambition: c'est moi. Elle m'est venue depuis qu'il a été question de l'ambassade; j'en ai pour vous et pour moi, puisque votre oublieuse générosité vous a privé de l'indépendance que vos glorieux travaux vous avaient reconquise, puisque l'éclat est, malgré vous-même, la condition nécessaire de votre existence. J'aimerais mieux vous voir ministre à Paris que vous savoir ambassadeur à Rome. Je vous désire le pouvoir comme dédommagement du repos que vous ne pouvez attendre encore, et comme le moyen de l'obtenir plus tôt; je vous le désire aussi pour moi. J'ai besoin que vous en ayez. C'est moi qui ai une ambition vive, exclusive, dont rien ne me détournera plus… Quand vous serez près de moi, je vous en dirai l'objet, si vous me le demandez; mais je vous le dirai bien bas, car ceci tient au secret le plus intime, au vœu le plus cher à mon cœur. J'ignore si ma confidence vous sera douce, mais je suis sûre que vous ne l'entendrez pas avec indifférence.
Ce je viens d'écrire me fait sourire et, cette fois, je permets à Votre Excellence de me répondre: «Je ne sais plus que penser de Marie»… Est-ce moi, qui déteste tout ce qui ressemble aux affaires, qui voudrais ignorer qu'il y a de l'argent dans le monde, qui hais le bruit et l'éclat, qui n'ai pu trouver une larme pour la perte d'une grande fortune, qui jouis de la culture d'une fleur, du chant d'un oiseau, de l'amitié d'un chien, qui prends plaisir à voir tomber la pluie et briller le soleil, qui écoute le bruit du vent, qui m'intéresse à un nuage et m'enchante d'un effet de lumière, qui n'aime que le silence et une solitude si profonde que peu d'hommes pourraient la supporter; moi qui, depuis quinze mois, ne puis m'arracher de ma retraite et y demeure au mépris de l'intérêt le plus pressant, est-ce donc moi qui suis ambitieuse? Oui, oui, c'est moi; rien n'est si vrai, mais n'en parlons pas à présent!
Je pense toujours à mon triste départ. Je voudrais être à Paris vers le 15 d'avril, afin d'y trouver M. de Berbis, qui part après la session. Si vous aviez envie de me voir et de profiter du seul temps de ma vie que j'ai la certitude de passer près de vous, vous n'éloignerez pas votre retour.
Mon très cher Dominique de Vicq vous a donc charmé? S'il en est ainsi, vous me récompenserez de vous avoir fait souvenir de lui, en lui donnant de votre main chérie la couronne que je lui désire depuis longtemps.
Ne point lire de journaux: sans doute, c'est bien fait; mais, quand on meurt d'envie de savoir des nouvelles de quelqu'un, on les cherche dans les journaux, quand c'est là qu'on peut les trouver. J'avais admiré de toute mon âme les deux discours de l'ambassadeur de France à Rome, et voilà aujourd'hui que je lis celui du cardinal Castiglione[44], chef des cardinaux, et cette feuille de journal s'est attiré des larmes et des baisers avant que j'aie eu le temps de m'en apercevoir. Vous dites, mon cher maître, que je vous crois occupé de votre amour-propre. Mon Dieu! quelle erreur est la vôtre! Ah! je crois aisément que vous demeurez au-dessus de la louange et du blâme; mais c'est moi qui suis blessée, quand l'envie vous attaque. C'est moi qui suis transportée de plaisir des éclatants hommages que vous recevez. Excusez un peu de faiblesse, je crois pourtant vous aimer dignement. Je prie Dieu tous les jours de vous inspirer dans votre suffrage, et de l'agréer. Tout mon orgueil est engagé dans ce triomphe, qui viendrait du ciel et y retournerait. Quelle belle fin au Génie, aux Martyrs, à l'Itinéraire, à la Monarchie selon la Charte, à Le Roi est mort, Vive le roi! que de donner un bon pape à la chrétienté dans un ami de Charles X!
[Note 44: Ce cardinal, qui avait répondu au discours prononcé par Chateaubriand au conclave, devait être élu pape, quelques semaines après, sous le nom de Pie VIII. On sait que Chateaubriand, à tort ou à raison, a toujours cru que cette élection d'un pape «modéré, antijésuite, et tout dévoué à la France», était, en majeure partie, son ouvrage.]