Vous viendrez au mois d'avril, et je m'en vais au mois de mai. Je prie Votre Excellence de s'arrêter un moment sur la peine que j'éprouve de partir d'ici six semaines trop tôt, et de comprendre que, si j'attendais le mois de juin, M. de Berbis ne serait plus à Paris, et que c'est sur lui que je compte pour M. de V…, M. Hyde de Neuville n'en ayant plus le temps, quoique toujours fort aimable pour moi.

Le curé sort d'ici. Voici tous les détails sur la terre du Bosquet: il y a vingt-huit stérées de huit cents traites de terres en bonne culture, qui donnent quinze cents francs de rente! Je crois qu'il faut trois stérées pour un arpent. M. de Cheylus en demande cinquante mille francs, et la laisserait probablement à quarante-huit. Je vous ai détaillé la position du Bosquet; j'ajoute seulement qu'il est enfoui au couchant d'un quart de lieue, dans la vallée de l'Érieu, sur la rive droite du Rhône. Si Votre Excellence ne voulait acheter que le château et un petit enclos, il serait facile de les faire séparer. Le curé a prié M. de Cheylus de ne vendre à personne avant de m'avoir prévenue. Le ciel et le climat sont bien préférables à ceux de Provence. Les productions sont à souhait; mais, cette terre étant affermée depuis plus de cinquante ans, tout ce qui était d'agrément à l'intérieur est perdu, sauf une belle avenue de grands marronniers de cent ans; il y a une source dans le jardin. Le château, qui fût bâti sous Henri III, est d'un gothique large et simple et en très bon état. Les murs ont six pieds d'épaisseur. Les plafonds sont très élevés, les portes sont basses, les fenêtres gigantesques, les cheminées de l'époque, les chambres boisées du haut en bas en chêne ou en noyer. Les pièces sont vastes et peu nombreuses, chaudes en hiver et fraîches en été; il y a une chapelle. Pour rendre cette habitation riante et agréable, il faudrait huit ou dix mille francs; mais mon cher maître n'aurait pas besoin de se presser; il trouverait à H. des ombrages amis, et un ermitage à lui, que sa présence bénirait à jamais. En écrivant ceci, mon front s'incline et les larmes me tombent des yeux.

LXVII

De M. de Chateaubriand

Rome, 18 avril 1829.

Votre lettre m'embarrasse beaucoup: vous me dites que vous partez pour Paris, et en même temps que vous réglerez votre marche sur la mienne; où donc alors vous écrire, à Paris ou à H.? Je ne sais plus quand j'y serai moi-même, pas certainement avant la fin de mai, si, toutefois, je quitte Rome. Ma vie est tellement le jouet des événements que je ne puis jamais dire ce que je deviens. Si vous arrivez avant moi à Paris, visitez mon ermitage, vous y trouverez des arbres, pas si beaux que les vôtres, mais qui vous parleront de moi; vous verrez que j'étais aussi isolé dans cette grande ville que vous l'êtes dans vos montagnes. Je n'aspire qu'à rentrer dans cette retraite, où m'appellent le temps qui fuit et la mort qui me réclame. Il est donc possible que je rencontre enfin mon inconnue? Quel effet ferai-je sur elle et quel sentiment fera-t-elle naître en moi? Eh! bien, si je gâte son propre ouvrage, si je ne suis plus à ses yeux ce qu'elle s'était plu à me faire, je me réfugierai dans ses vieilles illusions, dans ses songes, je lui demanderai de vivre dans l'image qu'elle s'était créée et d'oublier la triste réalité.

Je n'ai pas trop à me louer de l'obligeance de M. Roy; mais, si je puis vous être bon à quelque chose, Marie n'aura qu'à me donner ses ordres. Hélas! et moi aussi, j'ai quitté des vieux châteaux, des lieux que j'aimais et où j'aurais voulu passer ma vie! Je suis comme ces arbres que les pépiniéristes veulent vendre, et qu'ils déplantent et replantent tous les ans, de peur qu'ils ne s'enracinent; mais, au bout de quelque temps, le pauvre arbre, qui n'a point de sol paternel, se dessèche et meurt dans la terre nouvelle où on l'a mis.

Cette lettre vous attendra entre les mains du fidèle Henri, rue d'Enfer.

Quel bonheur pourtant, de voir Marie! Mais je ne puis y croire.

CHATEAUBRIAND.