M. le duc de Rovigo me consulta sur les chapitres où il traite de la mort du duc d'Enghien; il voulait connaître ma pensée, précisément parce qu'il savait ce que j'avais fait; je lui sus gré de cette marque d'estime, et, lui rendant franchise pour franchise, je lui conseillai de ne rien publier. Je lui dis: «Laissez mourir tout cela; en France l'oubli ne se fait pas attendre. Vous vous imaginez laver Napoléon d'un reproche et rejeter la faute sur M. de Talleyrand; or, vous ne justifiez pas assez le premier, et n'accusez pas assez le second. Vous prêtez le flanc à vos ennemis; ils ne manqueront pas de vous répondre. Qu'avez-vous besoin de faire souvenir le public que vous commandiez la gendarmerie d'élite à Vincennes? Il ignorait la part directe que vous avez eue dans cette action de malheur, et vous la lui révélez. Général, jetez le manuscrit au feu: je vous parle dans votre intérêt.»
Imbu des maximes gouvernementales de l'Empire, le duc de Rovigo pensait que ces maximes convenaient également au trône légitime; il avait la conviction que sa brochure[364] lui rouvrirait la porte des Tuileries.
C'est en partie à la lumière de cet écrit que la postérité verra se dessiner les fantômes de deuil. Je voulus cacher l'inculpé venu me demander asile pendant la nuit; il n'accepta point la protection de mon foyer.
M. de Rovigo fait le récit du départ de M. de Caulaincourt[365] qu'il ne nomme point; il parle de l'enlèvement à Ettenheim, du passage du prisonnier à Strasbourg, et de son arrivée à Vincennes. Après une expédition sur les côtes de la Normandie, le général Savary était revenu à la Malmaison. Il est appelé à cinq heures du soir, le 19 mars 1804, dans le cabinet du premier consul, qui lui remet une lettre cachetée pour la porter au général Murat, gouverneur de Paris. Il vole chez le général, se croise avec le ministre des relations extérieures, reçoit l'ordre de prendre la gendarmerie d'élite et d'aller à Vincennes. Il s'y rend à huit heures du soir et voit arriver les membres de la commission. Il pénètre bientôt dans la salle où l'on jugeait le prince, le 21, à une heure du matin, et il va s'asseoir derrière le président. Il rapporte les réponses du duc d'Enghien, à peu près comme les rapporte le procès-verbal de l'unique séance. Il m'a raconté que le prince, après avoir donné ses dernières explications, ôta vivement sa casquette, la posa sur la table, et, comme un homme qui résigne sa vie, dit au président: «Monsieur, je n'ai plus rien à dire.»
M. de Rovigo insiste sur ce que la séance n'était point mystérieuse: «Les portes de la salle, affirme-t-il, étaient ouvertes et libres pour tous ceux qui pouvaient s'y rendre à cette heure.» M. Dupin avait déjà remarqué cette perturbation de raisonnement. À cette occasion, M. Achille Roche[366], qui semble écrire pour M. de Talleyrand, s'écrie: «La séance ne fut point mystérieuse! À minuit! elle se tint dans la partie habitée du château; dans la partie habitée d'une prison! Qui assistait donc à cette séance? des geôliers, des soldats, des bourreaux.»
Nul ne pouvait donner des détails plus exacts sur le moment et le lieu du coup de foudre que M. le duc de Rovigo; écoutons-le:
«Après le prononcé de l'arrêt, je me retirai avec les officiers de mon corps qui, comme moi, avaient assisté aux débats, et j'allai rejoindre les troupes qui étaient sur l'esplanade du château. L'officier qui commandait l'infanterie de ma légion vint me dire, avec une émotion profonde, qu'on lui demandait un piquet pour exécuter la sentence de la commission militaire:—Donnez-le, répondis-je.—Mais où dois-je le placer?—Là où vous ne pourrez blesser personne. Car déjà les habitants des populeux environs de Paris étaient sur les routes pour se rendre aux divers marchés.
«Après avoir bien examiné les lieux, l'officier choisit le fossé comme l'endroit le plus sûr pour ne blesser personne. M. le duc d'Enghien y fut conduit par l'escalier de la tour d'entrée du côté du parc, et y entendit la sentence, qui fut exécutée.»
Sous ce paragraphe, on trouve cette note de l'auteur du mémoire: «Entre la sentence et son exécution, on avait creusé une fosse: c'est ce qui a fait dire qu'on l'avait creusée avant le jugement.»
Malheureusement, les inadvertances sont ici déplorables: «M. de Rovigo prétend,» dit M. Achille Roche, apologiste de M. de Talleyrand, «qu'il a obéi! Qui lui a transmis l'ordre d'exécution? Il parait que c'est un M. Delga, tué à Wagram. Mais que ce soit ou ne soit pas ce M. Delga, si M. Savary se trompe en nous nommant M. Delga, on ne réclamera pas aujourd'hui, sans doute, la gloire qu'il attribue à cet officier. On accuse M. de Rovigo d'avoir hâté cette exécution; ce n'est pas lui, répond-il: un homme qui est mort lui a dit qu'on avait donné des ordres pour la hâter.»