«C'est à cet instant qu'un homme[363], qui s'était constamment tenu dans la salle du conseil, et que je nommerais à l'instant, si je ne réfléchissais que, même en me défendant, il ne me convient pas d'accuser...—Que faites-vous là? me dit-il en s'approchant de moi.—J'écris au premier consul, lui répondis-je, pour lui exprimer le vœu du conseil et celui du condamné.—Votre affaire est finie, me dit-il en reprenant la plume: maintenant cela me regarde.

«J'avoue que je crus, et plusieurs de mes collègues avec moi, qu'il voulait dire: Cela me regarde d'avertir le premier consul. La réponse, entendue en ce sens, nous laissait l'espoir que l'avertissement n'en serait pas moins donné. Et comment nous serait-il venu à l'idée que qui que ce fût auprès de nous avait l'ordre de négliger les formalités voulues par les lois?»

Tout le secret de cette funèbre catastrophe est dans cette déposition. Le vétéran qui, toujours près de mourir sur le champ de bataille, avait appris de la mort le langage de la vérité, conclut par ces dernières paroles:

«Je m'entretenais de ce qui venait de se passer sous le vestibule contigu à la salle des délibérations. Des conversations particulières s'étaient engagées; j'attendais ma voiture, qui n'ayant pu entrer dans la cour intérieure, non plus que celles des autres membres, retarda mon départ et le leur; nous étions nous-mêmes enfermés, sans que personne pût communiquer au dehors, lorsqu'une explosion se fit entendre: bruit terrible qui retentit au fond de nos âmes et les glaça de terreur et d'effroi.

«Oui, je le jure au nom de tous mes collègues, cette exécution ne fut point autorisée par nous: notre jugement portait qu'il en serait envoyé une expédition au ministre de la guerre, au grand juge ministre de la justice, et au général en chef gouverneur de Paris.

«L'ordre d'exécution ne pouvait être régulièrement donné que par ce dernier; les copies n'étaient point encore expédiées; elles ne pouvaient pas être terminées avant qu'une partie de la journée ne fût écoulée. Rentré dans Paris, j'aurais été trouver le gouverneur, le premier consul, que sais-je! Et tout à coup un bruit affreux vient nous révéler que le prince n'existe plus!

«Nous ignorions si celui qui a si cruellement précipité cette exécution funeste avait des ordres: s'il n'en avait point, lui seul est responsable; s'il en avait, la commission, étrangère à ces ordres, la commission, tenue en chartre privée, la commission, dont le dernier vœu était pour le salut du prince, n'a pu ni en prévenir ni en empêcher l'effet. On ne peut l'en accuser.

«Vingt ans écoulés n'ont point adouci l'amertume de mes regrets. Que l'on m'accuse d'ignorance, d'erreur, j'y consens; qu'on me reproche une obéissance à laquelle aujourd'hui je saurais bien me soustraire dans de pareilles circonstances; mon attachement à un homme que je croyais destiné à faire le bonheur de mon pays; ma fidélité à un gouvernement que je croyais légitime alors et qui était en possession de mes serments; mais qu'on me tienne compte, ainsi qu'à mes collègues, des circonstances fatales au milieu desquelles nous avons été appelés à prononcer.»

La défense est faible, mais vous vous repentez, général: paix vous soit! Si votre arrêt est devenu la feuille de route du dernier Condé, vous irez rejoindre, à la garde avancée des morts, le dernier conscrit de notre ancienne patrie. Le jeune soldat se fera un plaisir de partager son lit avec le grenadier de la vieille garde; la France de Fribourg et la France de Marengo dormiront ensemble.

M. le duc de Rovigo, en se frappant la poitrine, prend son rang dans la procession qui vient se confesser à la tombe. J'avais été longtemps sous le pouvoir du ministre de la police; il tomba sous l'influence qu'il supposait m'être rendue au retour de la légitimité: il me communiqua une partie de ses Mémoires. Les hommes, dans sa position, parlent de ce qu'ils ont fait avec une merveilleuse candeur; ils ne se doutent pas de ce qu'ils disent contre eux-mêmes: s'accusant sans s'en apercevoir, ils ne soupçonnent pas qu'il y ait une autre opinion que la leur, et sur les fonctions dont ils s'étaient chargés, et sur la conduite qu'ils ont tenue. S'ils ont manqué de fidélité, ils ne croient pas avoir violé leur serment; s'ils ont pris sur eux des rôles qui répugnent à d'autres caractères, ils pensent avoir rendu de grands services. Leur naïveté ne les justifie pas, mais elle les excuse.