Le général Hulin affirme que, nommé président d'une commission militaire, il n'en connaissait pas le but; qu'arrivé à Vincennes, il l'ignorait encore; que les autres membres de la commission l'ignoraient également; que le commandant du château, M. Harel[362], étant interrogé, lui dit ne rien savoir lui-même, ajoutant ces paroles: «Que voulez-vous? je ne suis plus rien ici. Tout se fait sans mes ordres et ma participation: c'est un autre qui commande ici.»
Il était dix heures du soir quand le général Hulin fut tiré de son incertitude par la communication des pièces.—L'audience fut ouverte à minuit, lorsque l'examen du prisonnier par le capitaine-rapporteur eut été fini. «La lecture des pièces, dit le président de la commission, donna lieu à un incident. Nous remarquâmes qu'à la fin de l'interrogatoire subi devant le capitaine-rapporteur, le prince, avant de signer, avait tracé de sa propre main, quelques lignes où il exprimait le désir d'avoir une explication avec le premier consul. Un membre fit la proposition de transmettre cette demande au gouvernement. La commission y déféra; mais, au même instant, le général, qui était venu se poster derrière mon fauteuil, nous représenta que cette demande était inopportune. D'ailleurs, nous ne trouvâmes dans la loi aucune disposition qui nous autorisât à surseoir. La commission passa donc outre, se réservant, après les débats, de satisfaire aux vœux du prévenu.»
Voilà ce que raconte le général Hulin. Or, on lit cet autre passage dans la brochure du duc de Rovigo: «Il y avait même assez de monde pour qu'il m'ait été difficile, étant arrivé des derniers, de pénétrer derrière le siège du président, où je parvins à me placer.»
C'était donc le duc de Rovigo qui s'était posté derrière le fauteuil du président? Mais lui, ou tout autre, ne faisant pas partie de la commission, avait-il le droit d'intervenir dans les débats de cette commission et de représenter qu'une demande était inopportune?
Écoutons le commandant des grenadiers de la vieille garde parler du courage du jeune fils des Condé; il s'y connaissait:
«Je procédai à l'interrogatoire du prévenu; je dois le dire, il se présenta devant nous avec une noble assurance, repoussa loin de lui d'avoir trempé directement ni indirectement dans un complot d'assassinat contre la vie du premier consul; mais il avoua aussi avoir porté les armes contre la France, disant avec un courage et une fierté qui ne nous permirent jamais, dans son propre intérêt, de le faire varier sur ce point: Qu'il avait soutenu les droits de sa famille, et qu'un Condé ne pouvait jamais rentrer en France que les armes à la main. Ma naissance, mon opinion, ajouta-t-il, me rendent à jamais l'ennemi de votre gouvernement.
«La fermeté de ses aveux devenait désespérante pour ses juges. Dix fois nous le mîmes sur la voie de revenir sur ses déclarations, toujours il persista d'une manière inébranlable: Je vois, disait-il par intervalles, les intentions honorables des membres de la commission, mais je ne peux me servir des moyens qu'ils m'offrent. Et sur l'avertissement que les commissions militaires jugeaient sans appel: Je le sais, me répondit-il, et je ne me dissimule pas le danger que je cours; je désire seulement avoir une entrevue avec le premier consul.»
Est-il dans toute notre histoire une page plus pathétique? La nouvelle France jugeant la France ancienne, lui rendant hommage, lui présentant les armes, lui faisant le salut du drapeau en la condamnant; le tribunal établi dans la forteresse où le grand Condé, prisonnier, cultivait des fleurs; le général des grenadiers de la garde de Bonaparte, assis en face du dernier descendant du vainqueur de Rocroi, se sentant ému d'admiration devant l'accusé sans défenseur, abandonné de la terre, l'interrogeant tandis que le bruit du fossoyeur qui creusait la tombe se mêlait aux réponses assurées du jeune soldat! Quelques jours après l'exécution, le général Hulin s'écriait: «Ô le brave jeune homme! quel courage! Je voudrais mourir comme lui.»
Le général Hulin, après avoir parlé de la minute et de la seconde rédaction du jugement, dit: «Quant à la seconde rédaction, la seule vraie, comme elle ne portait pas l'ordre d'exécuter de suite, mais seulement de lire de suite le jugement au condamné, l'exécution de suite ne serait pas le fait de la commission, mais seulement de ceux qui auraient pris sur leur responsabilité propre de brusquer cette fatale exécution.
«Hélas! nous avions bien d'autres pensées! À peine le jugement fut-il signé, que je me mis à écrire une lettre dans laquelle, me rendant en cela l'interprète du vœu unanime de la commission, j'écrivais au premier consul pour lui faire part du désir qu'avait témoigné le prince d'avoir une entrevue avec lui, et aussi pour le conjurer de remettre une peine que la rigueur de notre position ne nous avait pas permis d'éluder.