«Ce jugement est signé par le président et les six autres commissaires, y compris le rapporteur, mais il est à remarquer que la minute n'est pas signée par le greffier, dont le concours, cependant, était nécessaire pour lui donner authenticité.
«La sentence est terminée par cette terrible formule: sera exécuté DE SUITE, à la diligence du capitaine-rapporteur.
«De suite! mots désespérants qui sont l'ouvrage des juges! De suite! Et une loi expresse, celle du 15 brumaire an VI, accordait le recours en révision contre tout jugement militaire!»
M. Dupin, passant à l'exécution, continue ainsi:
«Interrogé de nuit, jugé de nuit, le duc d'Enghien a été tué de nuit. Cet horrible sacrifice devait se consommer dans l'ombre, afin qu'il fût dit que toutes les lois avaient été violées, toutes, même celles qui prescrivaient la publicité de l'exécution.»
Le jurisconsulte vient aux irrégularités dans l'instruction: «L'article 19 de la loi du 13 brumaire an V porte qu'après avoir clos l'interrogatoire, le rapporteur dira au prévenu de faire choix d'un ami pour défenseur.—Le prévenu aura la faculté de choisir ce défenseur dans toutes les classes de citoyens présents sur les lieux; s'il déclare qu'il ne peut faire ce choix, le rapporteur le fera pour lui.
«Ah! sans doute le prince n'avait point d'amis[359] parmi ceux qui l'entouraient; la cruelle déclaration lui en fut faite par un des fauteurs de cette horrible scène!... Hélas! que n'étions-nous présents! que ne fut-il permis au prince de faire un appel au barreau de Paris! Là, il eût trouvé des amis de son malheur, des défenseurs de son infortune. C'est en vue de rendre ce jugement présentable aux yeux du public qu'on paraît avoir préparé plus à loisir une nouvelle rédaction. La substitution tardive d'une seconde rédaction, en apparence plus régulière que la première (bien qu'également injuste), n'ôte rien à l'odieux d'avoir fait périr le duc d'Enghien sur un croquis de jugement signé à la hâte, et qui n'avait pas encore reçu son complément.»
Telle est la lumineuse brochure de M. Dupin. Je ne sais toutefois si, dans un acte de la nature de celui qu'examine l'auteur, le plus ou le moins de régularité tient une place importante: qu'on eût étranglé le duc d'Enghien dans une chaise de poste de Strasbourg à Paris, ou qu'on l'ait tué dans le bois de Vincennes, la chose est égale. Mais n'est-il pas providentiel de voir des hommes, après longues années, les uns démontrer l'irrégularité d'un meurtre auquel ils n'avaient pris aucune part, les autres accourir, sans qu'on le leur demandât, devant l'accusation publique? Qu'ont-ils donc entendu? quelle voix d'en haut les a sommés de comparaître?
Après le grand jurisconsulte, voici venir un vétéran aveugle[360]: il a commandé les grenadiers de la vieille garde; c'est tout dire aux braves. Sa dernière blessure, il l'a reçue de Malet, dont le plomb impuissant est resté perdu dans un visage qui ne s'est jamais détourné du boulet. Frappé de cécité, retiré du monde, n'ayant pour consolation que les soins de sa famille (ce sont ses propres paroles), le juge du duc d'Enghien semble sortir de son tombeau à l'appel du souverain juge; il plaide sa cause[361] sans se faire illusion et sans s'excuser:
«Qu'on ne se méprenne point, dit-il, sur mes intentions. Je n'écris point par peur, puisque ma personne est sous la protection de lois émanées du trône même, et que, sous le gouvernement d'un roi juste, je n'ai rien à redouter de la violence et de l'arbitraire. J'écris pour dire la vérité, même en tout ce qui peut m'être contraire. Ainsi, je ne prétends justifier ni la forme, ni le fond du jugement, mais je veux montrer sous l'empire et au milieu de quel concours de circonstances il a été rendu; je veux éloigner de moi et de mes collègues l'idée que nous ayons agi comme des hommes de parti. Si l'on doit nous blâmer encore, je veux aussi qu'on dise de nous: Ils ont été bien malheureux!»