«Le temps était si beau et l'air si doux, que tous les passagers restaient la nuit sur le pont. J'avais disputé un point du gaillard d'arrière à deux gros caloyers qui ne me l'avaient cédé qu'en grommelant. C'était là que je dormais le 30 de septembre, à six heures du matin, lorsque je fus éveillé par un bruit confus de voix: j'ouvris les yeux et j'aperçus les pèlerins qui regardaient vers la proue du vaisseau. Je demandai ce que c'était; on me cria: Signor, il Carmelo! Le Carmel! Le vent s'était levé la veille à huit heures du soir, et, dans la nuit, nous étions arrivés à la vue des côtes de Syrie. Comme j'étais couché tout habillé, je fus bientôt debout, m'enquérant de la montagne sacrée. Chacun s'empressait de me la montrer de la main; mais je n'apercevais rien, à cause du soleil qui commençait à se lever en face de nous. Ce moment avait quelque chose de religieux et d'auguste; tous les pèlerins, le chapelet à la main, étaient restés en silence dans la même attitude, attendant l'apparition de la Terre Sainte; le chef des papas priait à haute voix: on n'entendait que cette prière et le bruit de la course du vaisseau que le vent le plus favorable poussait sur une mer brillante. De temps en temps un cri s'élevait de la proue, quand on revoyait le Carmel. J'aperçus enfin, moi-même, cette montagne, comme une tache ronde au-dessous des rayons du soleil. Je me mis alors à genoux à la manière des Latins. Je ne sentis point cette espèce de trouble que j'éprouvai en découvrant les côtes de la Grèce: mais la vue du berceau des Israélites et de la patrie des chrétiens me remplit de joie et de respect. J'allais descendre sur la terre des prodiges, aux sources de la plus étonnante poésie, aux lieux où, même humainement parlant, s'est passé le plus grand événement qui ait jamais changé la face du monde.

«Le vent nous manqua à midi; il se leva de nouveau à quatre heures; mais, par l'ignorance du pilote, nous dépassâmes le but... À deux heures de l'après-midi, nous revîmes Jaffa.

«Un bateau se détacha de la terre avec trois religieux. Je descendis avec eux dans la chaloupe; nous entrâmes dans le port par une ouverture pratiquée entre des rochers, et dangereuse même pour un caïque.

«Les Arabes du rivage s'avancèrent dans l'eau jusqu'à la ceinture, afin de nous charger sur leurs épaules. Il se passa, là, une scène assez plaisante: mon domestique était vêtu d'une redingote blanchâtre; le blanc étant la couleur de distinction chez les Arabes, ils jugèrent que Julien était le scheik. Ils se saisirent de lui et l'emportèrent en triomphe, malgré ses protestations, tandis que, grâce à mon habit bleu, je me sauvais obscurément sur le dos d'un mendiant déguenillé.»

Maintenant, entendons Julien, principal acteur de la scène:

HISTOIRE DE JULIEN.

«Ce qui m'a beaucoup étonné, c'est de voir venir six Arabes pour me porter à terre, tandis qu'il n'y en avait que deux pour Monsieur, ce qui l'amusait beaucoup de me voir porter comme une châsse. Je ne sais si ma mise leur a paru plus brillante que celle de Monsieur; il avait une redingote brune et boutons pareils, la mienne était blanchâtre, avec des boutons de métal blanc qui jetaient assez d'éclat par le soleil qu'il faisait; c'est ce qui a pu, sans doute, leur causer cette méprise.

«Nous sommes entrés le mercredi 1er octobre chez les religieux de Jaffa, qui sont de l'ordre des Cordeliers, parlant latin et italien, mais très peu français. Il nous ont très bien reçus et ont fait tout leur possible pour nous procurer tout ce qui nous était nécessaire.»

J'arrive à Jérusalem.—Par le conseil des Pères du couvent, je traverse vite la cité sainte pour aller au Jourdain.—Après m'être arrêté au couvent de Bethléem, je pars avec une escorte d'Arabes; je m'arrête à Saint-Saba.—À minuit, je me trouve au bord de la mer Morte.

MON ITINÉRAIRE.