Les vents ont dispersé les personnages de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique, au milieu desquels j'ai paru, et dont je viens de vous parler: l'un est tombé de l'Acropolis d'Athènes, l'autre du rivage de Chio; celui-ci s'est précipité de la montagne de Sion, celui-là ne sortira plus des flots du Nil ou des citernes de Carthage. Les lieux aussi ont changé: de même qu'en Amérique s'élèvent des villes où j'ai vu des forêts, de même un empire se forme dans ces arènes de l'Égypte, où mes regards n'avaient rencontré que des horizons nus et ronds comme la bosse d'un bouclier, disent les poésies arabes, et des loups si maigres que leurs mâchoires sont comme un bâton fendu. La Grèce a repris cette liberté que je lui souhaitais en la traversant sous la garde d'un janissaire. Mais jouit-elle de sa liberté nationale ou n'a-t-elle fait que changer de joug?

Je suis en quelque façon le dernier visiteur de l'empire turc dans ses vieilles mœurs. Les révolutions, qui partout ont immédiatement précédé ou suivi mes pas, se sont étendues sur la Grèce, la Syrie, l'Égypte. Un nouvel Orient va-t-il se former? qu'en sortira-t-il? Recevrons-nous le châtiment mérité d'avoir appris l'art moderne des armes à des peuples dont l'état social est fondé sur l'esclavage et la polygamie? Avons-nous porté la civilisation au dehors, ou avons-nous amené la barbarie dans l'intérieur de la chrétienté? Que résultera-t-il des nouveaux intérêts, des nouvelles relations politiques, de la création des puissances qui pourront surgir dans le Levant? Personne ne saurait le dire. Je ne me laisse pas éblouir par des bateaux à vapeur et des chemins de fer; par la vente du produit des manufactures et par la fortune de quelques soldats français, anglais, allemands, italiens, enrôlés au service d'un pacha: tout cela n'est pas de la civilisation. On verra peut-être revenir, au moyen des troupes disciplinées des Ibrahim futurs, les périls qui ont menacé l'Europe à l'époque de Charles-Martel, et dont plus tard nous a sauvés la généreuse Pologne. Je plains les voyageurs qui me suivront: le harem ne leur cachera plus ses secrets; ils n'auront point vu le vieux soleil de l'Orient et le turban de Mahomet. Le petit Bédouin me criait en français, lorsque je passais dans les montagnes de la Judée: «En avant, marche!» L'ordre était donné, et l'Orient a marché.

Le camarade d'Ulysse, Julien, qu'est-il devenu? Il m'avait demandé, en me remettant son manuscrit, d'être concierge dans ma maison, rue d'Enfer: cette place était occupée par un vieux portier et sa famille que je ne pouvais renvoyer. La colère du ciel ayant rendu Julien volontaire et ivrogne, je le supportai longtemps; enfin, nous fûmes obligés de nous séparer. Je lui donnai une petite somme et lui fis une petite pension sur ma cassette, un peu légère, mais toujours copieusement remplie d'excellents billets hypothéqués sur mes châteaux en Espagne. Je fis entrer Julien, selon son désir, à l'hospice des Vieillards: il y acheva le grand et dernier voyage. J'irai bientôt occuper son lit vide, comme je dormis au camp d'Etnir-Capi sur la natte d'où l'on venait d'enlever un musulman pestiféré. Ma vocation est définitivement pour l'hôpital où gît la vieille société. Elle fait semblant de vivre et n'en est pas moins à l'agonie. Quand elle sera expirée, elle se décomposera afin de se reproduire sous des formes nouvelles, mais il faut d'abord qu'elle succombe; la première nécessité pour les peuples, comme pour les hommes, est de mourir: «La glace se forme au souffle de Dieu,» dit Job.[(Retour à la table des matières.)]

APPENDICE

I
LE COMTE DU PLESSIX DE PARSCAU, BEAU-FRÈRE DE CHATEAUBRIAND[418]

Hervé-Louis-Joseph-Marie, comte du Plessix de Parscau, né à Landerneau le 31 mars 1762, était fils de Louis-Guillaume du Plessix de Parscau, lieutenant des vaisseaux du roi (mort chef d'escadre en 1786), et de Anne-Marie-Geneviève le Roy de Parjean.

À vingt ans—il était alors enseigne—il assista au siège de Gibraltar à bord du Guerrier, que commandait son père (1782-1783).

Il était lieutenant de vaisseau, lorsqu'il épousa à Saint-Malo, le 29 mai 1789, Anne Buisson de la Vigne, fille de feu Messire Alexis-Jacques Buisson de la Vigne et de Céleste Rapion de la Placelière.

Dès 1791, il émigra avec sa jeune femme et son fils âgé d'un an. Après avoir séjourné quelque temps dans le Hainaut autrichien, il entra dans le régiment d'Hector composé d'officiers de marine, fit, en qualité de capitaine la campagne de 1793-1794, et se retira en Angleterre.

En 1799, il fut envoyé par le comte d'Artois aux îles Saint-Marcouff, avec mission de recevoir, d'armer et d'équiper les royalistes qui voulaient passer en Normandie pour s'aller joindre aux troupes commandées par Frotté et le chevalier de Bruslart. De 1803 à 1807, le comte du Plessix de Parscau se fixe à Jersey où il continue de travailler pour la cause royale. En 1807 seulement, car tout espoir semblait désormais impossible, il revient en Angleterre, à Lymington. La chute de Napoléon lui rouvre les portes de la France. Il y rentre après une absence de vingt-trois ans, pendant laquelle il a perdu sa femme, morte à Lymington en 1813, et sept de ses enfants, qui tous dorment sur la terre étrangère; il lui en reste encore six, qui voient la France pour la première fois. Pour remplacer auprès d'eux la mère morte en exil, il épouse en 1814 une femme de quarante ans, Mlle de Kermalun. Surviennent les Cent-Jours; menacé d'être arrêté, il s'exile de nouveau, conduit sa famille à Lymington et se rend à Gand, où il présente au roi Louis XVIII deux de ses fils qui sont en état de servir, et où il retrouve son frère, le chevalier du Plessix de Parscau, et Chateaubriand, son beau-frère. Le second retour du roi met fin à son second exil. Nommé en 1816 capitaine de vaisseau, il reçoit le commandement des élèves de la marine à Brest. Chevalier de Saint-Louis depuis l'émigration, il est fait commandeur de Saint-Louis en 1823, grâce sans doute à l'appui de Chateaubriand, alors ministre. Les deux beaux-frères restèrent jusqu'à la fin dans les meilleurs termes.