Nous reverrons-nous jamais, mon cher ami? Je ne sais, mais je suis triste. Vous avez beaucoup moins besoin de moi que je n'ai besoin de vous. Votre famille et vos amis vous environnent, et vous trouvez en vous-même plus de ressources que je ne puis en trouver en moi. D'ailleurs, il y a déjà six ans que je vis pour ainsi dire de mon intérieur, et il faut à la fin qu'il s'épuise. Et puis, cet Argos dont on se ressouvient toujours, et qui, après avoir été quelque temps une grande douceur, devient une grande amertume!
Si vous avez quelque humanité, écrivez-moi souvent, très souvent. Parlez-moi de vos travaux et de cette femme admirable que vous devez beaucoup aimer, car elle a beaucoup fait pour vous. Des hauteurs du bonheur ne m'oubliez pas. Indiquez-moi de nouveau les moyens de correspondre avec vous; je suppose que les premières adresses que vous m'aviez données ne valent plus rien. Adieu, croyez au sincère, au très sincère attachement de votre ami des terres de l'exil.
Ne trouvez-vous pas qu'il y ait quelque chose qui parle au cœur dans une liaison commencée par deux Français malheureux, loin de leur patrie? Cela ressemble beaucoup à celle de René et d'Outougamiz: nous avons juré dans un désert et sur des tombeaux.
Je ne signe point, ne signez plus. Le cousin vous dit mille choses ainsi que M. de L[amoignon]. Le contrôleur des finances[424] n'a point tenu sa parole et je suis fort malheureux. Rappelez-moi au souvenir de l'ancien ami F[lins][425].[(Retour à la table des matières.)]
IV
COMMENT FUT COMPOSÉ LE «GÉNIE DU CHRISTIANISME»[426].
Dans une lettre du 19 août 1799, que nous donnerons tout à l'heure, Chateaubriand annonce à ses amis de France «un ouvrage qui s'imprime à Londres et qui a pour titre: De la Religion chrétienne par rapport à la Morale et aux Beaux-Arts; cet octavo de grandeur ordinaire, forme un volume de 430 pages». D'après M. l'abbé Pailhès, dans son beau livre sur Chateaubriand, sa femme et ses amis, Chateaubriand ne se serait mis à l'œuvre qu'après avoir appris la mort de sa sœur, Mme de Farcy, et sous le coup de cette mort succédant à celle de sa mère. En un mois, il aurait écrit son ouvrage.
Un mois ne s'était pas écoulé, dit M. Pailhès, du 22 juillet, date de la mort de sa sœur, au 19 août 1799, date de la lettre à ses amis de France, et déjà le livre s'imprimait ou plutôt était sur le point de s'imprimer. Est-ce croyable? Oui, si l'on veut bien se rappeler «l'opiniâtreté de Chateaubriand à l'ouvrage»; oui, si l'on veut bien tenir compte de ce fait que «ses matériaux étaient dégrossis de longue main par ses précédentes études[427]».
Je ne saurais, je l'avoue, m'associer ici aux conclusions de l'honorable et savant écrivain. Mme de Farcy était morte le 22 juillet 1799. En ce temps-là, et de France en Angleterre, la guerre existant toujours entre les deux pays, les communications étaient rares et difficiles. Chateaubriand ne put recevoir la lettre lui annonçant la mort de sa sœur qu'au bout d'une ou deux semaines, dans les premiers jours d'août au plus tôt. Ce serait donc en moins de quinze jours qu'il aurait formé le plan du Génie du christianisme et qu'il en aurait écrit un volume entier, un in-octavo de 430 pages. Cela est manifestement impossible. Ce qui est vrai, c'est ce que Chateaubriand lui-même nous apprend dans ses Mémoires.
Sa mère était morte le 31 mai 1798. Mme de Farcy lui annonça le fatal événement par une lettre, datée de Saint-Servan, 1er juillet 1798. Lorsque Chateaubriand écrivit à Fontanes, le 15 août[428], la douloureuse missive ne lui était pas encore parvenue. Il ne la reçut qu'assez longtemps après. C'est donc dans les derniers mois de 1798 qu'il conçut la pensée d'expier l'Essai par un ouvrage religieux. Il lui fallut former son plan, amasser ses matériaux; il ne se mit à la rédaction qu'en 1799; c'est encore lui qui nous le dit dans les Mémoires: «L'ouvrage fut commencé à Londres en 1799.» Seulement, il fut commencé, non au mois de juillet 1799,—nous avons vu que c'était impossible,—mais dès les premiers jours de l'année, et alors on s'explique très bien que, le 19 août, un volume entier fût déjà composé.
Lisons maintenant la lettre du 19 août. Au point de vue de la composition du Génie du christianisme, elle mérite une très particulière attention. Rien ne saurait nous être indifférent de ce qui se rattache à un livre qui a été un des grands événements de ce siècle. Elle est adressée à Fontanes, sous le couvert de sa femme, la citoyenne Fontanes, à Paris: