C'est à vous maintenant à juger si cela doit nous éloigner l'un de l'autre. Pour blessé, je l'ai été profondément; mais mon attachement pour vous est à toute épreuve; il survivra même à l'absence, si nous ne devons plus nous revoir.

Je vous recommande mon ami[453].

Paris, 4 thermidor (juillet 23).

Mme de Custine, dans sa réponse, chercha, paraît-il, à expliquer le refus du service que Chateaubriand lui avait demandé. Elle laissa entendre qu'elle s'était sentie froissée à l'idée de subvenir aux dépenses nécessitées par la présence à Rome de Mme de Beaumont. C'est ici que se place la lettre de Chateaubriand, du 1er août 1804, citée par M. Bardoux, et dont voici le début:

Je vois qu'il est impossible que nous nous entendions jamais par lettre. Je ne me rappelle plus pour quel objet je vous avais demandé ce service; mais si c'est pour celui que vous faites entendre, jamais, je crois, preuve plus noble de l'idée que j'avais de votre caractère n'a été donnée; et c'est une grande pitié que vous ayez pu la prendre dans un sens si opposé; je m'étais trompé...

Cependant, malgré l'aigreur de ces premières lignes, Chateaubriand s'adoucit: il ne demande qu'à pardonner, à tout oublier, et la lettre se termine par un mot charmant: «Adieu, j'ai encore bien de la peine à vous dire quelque mots aimables, mais ce n'est pas faute d'envie.» Le post-scriptum renouvelle la demande de pressantes démarches auprès de Fouché en faveur de «l'ami malheureux et persécuté». Ainsi, même dans ces circonstances où il semblerait devoir être tout entier à sa légitime irritation et à sa vive douleur, pas un seul instant il n'oubliera son ami. N'en déplaise à M. Bardoux, il me semble bien que cet épisode est tout à l'honneur de Chateaubriand.

Nous ne sommes encore qu'en 1804. Mme de Custine ne mourra que vingt-deux ans plus tard. Jusqu'à la fin, la correspondance publiée par M. de Robethon le démontre, Chateaubriand resta son ami.

Pendant son ambassade à Londres, en 1822, le fils de Mme de Custine, Astolphe, vint en Angleterre: «Une fois à son poste, dit M. Bardoux, il (Chateaubriand) n'écrivait plus; et Astolphe alla passer quelques jours en Angleterre pour rapporter de ses nouvelles.» Cela encore n'est point exact. Il ne s'agissait point d'une simple course à Londres pour que le fils rapportât à sa mère des nouvelles de l'ambassadeur trop lent à écrire, mais d'un voyage en Angleterre et en Écosse, qui dura plus de deux mois, du 26 juillet au 30 septembre. Du 26 juillet au 8 septembre, époque à laquelle Chateaubriand quitta Londres pour se rendre au Congrès de Vérone, très nombreuses sont ses lettres à Mme de Custine, et toutes témoignent de sa sollicitude pour le fils de son amie.

De retour à Paris, Chateaubriand reprit ses relations assidues avec Mme de Custine, qui, comptant avec raison sur son dévouement et sur le crédit qu'elle-même possédait à la cour, entreprit alors de faire de son fils un pair de France, ou tout au moins, s'il n'était pas possible d'atteindre immédiatement à ce rang élevé, de lui créer des titres par de hautes fonctions diplomatiques. Chateaubriand approuva ces projets, et peut-être en fut-il l'inspirateur.

Quand il arriva au ministère avec M. de Villèle, au mois de décembre 1822, la confiance de Mme de Custine dans le succès de ses espérances s'en accrut encore. Renonçant pour Astolphe à cette sorte de stage dans la diplomatie qui, une première fois du reste, lui avait assez mal réussi elle sollicita directement la pairie avec l'ardeur fiévreuse et l'obstination qu'elle mettait à toutes choses. Elle ne laissera plus à Chateaubriand une heure de répit. Elle le poursuit, elle le harcèle, et comme la nomination ne vient pas, elle se répand en plaintes et en reproches. M. Bardoux les tient naturellement pour fondés. Il accuse Chateaubriand d'oublier «au milieu des enivrements du pouvoir» et son amie et le jeune Astolphe. «De toutes les amies, fort anxieuses de lui, dit-il, Mme de Custine était la plus négligée; les billets que Chateaubriand, ministre, lui envoie, sont bien écrits de sa main, mais il ne prend plus le temps de mettre l'adresse; c'est un secrétaire qui s'en charge[454].»—Chateaubriand est ministre des affaires étrangères; la France est en guerre avec l'Espagne; c'est sur lui que pèsent à ce moment les plus lourdes responsabilités; il lui faut faire face à l'opposition de M. Canning et aux attaques des libéraux; dans le sein même du cabinet, il a des luttes à soutenir; et s'il lui arrive de charger un secrétaire de mettre une adresse sur un billet, il sera démontré qu'il n'est qu'un égoïste et un lâcheur! Ici, du reste, comme tout à l'heure pour l'incident de 1804, M. Bardoux n'a pas eu de chance. On ne lui a communiqué que des billets, des billets de deux ou trois lignes et il en prend texte pour accuser Chateaubriand d'ingratitude. Mais à côté de ces billets un peu laconiques, il y en a d'autres qui sont charmants et il ne les a pas connus. Il y a aussi des lettres, de vraies lettres, et il ne les a pas connues davantage. Lettres et billets prouvent que Chateaubriand ne négligeait rien pour faire réussir la candidature d'Astolphe à la pairie. Un moment, il crut avoir partie gagnée, mais le succès espéré ne vint pas. Dans la lettre suivante, il rend compte à Mme de Custine de ce qui s'est passé: