Mon dessein n'étant pas de rester à Paris, je descendis à l'hôtel de France, rue de Beaune[335], où madame de Chateaubriand vint me rejoindre[336] pour se rendre avec moi dans le Valais. Mon ancienne société, déjà à demi dispersée, avait perdu le lien qui la réunissait.

Bonaparte marchait à l'empire; son génie s'élevait à mesure que grandissaient les événements: il pouvait, comme la poudre en se dilatant, emporter le monde; déjà immense, et cependant ne se sentant pas au sommet, ses forces le tourmentaient; il tâtonnait, il semblait chercher son chemin: quand j'arrivai à Paris, il en était à Pichegru et à Moreau; par une mesquine envie, il avait consenti à les admettre pour rivaux: Moreau, Pichegru et Georges Cadoudal, qui leur était fort supérieur, furent arrêtés.

Ce train vulgaire de conspirations que l'on rencontre dans toutes les affaires de la vie n'avait rien de ma nature, et j'étais aise de m'enfuir aux montagnes.

Le conseil de la ville de Sion m'écrivit. La naïveté de cette dépêche en a fait pour moi un document; j'entrais dans la politique par la religion: le Génie du Christianisme m'en avait ouvert les portes.

RÉPUBLIQUE DU VALAIS

Sion, 20 février 1804.

LE CONSEIL DE LA VILLE DE SION

À monsieur Chateaubriand, secrétaire de légation
de la République française à Rome.

«Monsieur,

«Par une lettre officielle de notre grand bailli, nous avons appris votre nomination à la place de ministre de France près de notre République. Nous nous empressons à vous en témoigner la joie la plus complète que ce choix nous donne. Nous voyons dans cette nomination un précieux gage de la bienveillance du premier consul envers notre République, et nous nous félicitons de l'honneur de vous posséder dans nos murs: nous en tirons les plus heureux augures pour les avantages de notre patrie et de notre ville. Pour vous donner un témoignage de ces sentiments, nous avons délibéré de vous faire préparer un logement provisoire, digne de vous recevoir, garni de meubles et d'effets convenables pour votre usage, autant que la localité et nos circonstances le permettent, en attendant que vous ayez pu prendre vous-même des arrangements à votre convenance.