«Veuillez, monsieur, agréer cette offre comme une preuve de nos dispositions sincères à honorer le gouvernement français dans son envoyé, dont le choix doit plaire particulièrement à un peuple religieux. Nous vous prions de vouloir bien nous prévenir de votre arrivée dans cette ville.

«Agréez, monsieur, les assurances de notre respectueuse considération.

«Le président du conseil de la ville de Sion,

«De Riedmatten.

«Par le conseil de la ville:

«Le secrétaire du conseil,

«De Torrenté.»

Deux jours avant le 21 mars[337], je m'habillai pour aller prendre congé de Bonaparte aux Tuileries; je ne l'avais pas revu depuis le moment où il m'avait parlé chez Lucien. La galerie où il recevait était pleine; il était accompagné de Murat et d'un premier aide de camp; il passait presque sans s'arrêter. À mesure qu'il approcha de moi, je fus frappé de l'altération de son visage: ses joues étaient dévalées et livides, ses yeux âpres, son teint pâli et brouillé, son air sombre et terrible. L'attrait qui m'avait précédemment poussé vers lui cessa; au lieu de rester sur son passage, je fis un mouvement afin de l'éviter. Il me jeta un regard comme pour chercher à me reconnaître, dirigea quelques pas vers moi, puis se détourna et s'éloigna. Lui étais-je apparu comme un avertissement? Son aide de camp me remarqua; quand la foule me couvrait, cet aide de camp essayait de m'entrevoir entre les personnages placés devant moi, et rentraînait le consul de mon côté. Ce jeu continua près d'un quart d'heure, moi toujours me retirant, Napoléon me suivant toujours sans s'en douter. Je n'ai jamais pu m'expliquer ce qui avait frappé l'aide de camp. Me prenait-il pour un homme suspect qu'il n'avait jamais vu? Voulait-il, s'il savait qui j'étais, forcer Bonaparte à s'entretenir avec moi? Quoi qu'il en soit, Napoléon passa dans un autre salon. Satisfait d'avoir rempli ma tâche en me présentant aux Tuileries, je me retirai. À la joie que j'ai toujours éprouvée en sortant d'un château, il est évident que je n'étais pas fait pour y entrer.

Retourné à l'hôtel de France, je dis à plusieurs de mes amis: «Il faut qu'il y ait quelque chose d'étrange que nous ne savons pas, car Bonaparte ne peut être changé à ce point, à moins d'être malade.» M. Bourrienne a su ma singulière prévision, il a seulement confondu les dates; voici sa phrase: «En revenant de chez le premier consul, M. de Chateaubriand déclara à ses amis qu'il avait remarqué chez le premier consul une grande altération et quelque chose de sinistre dans le regard.[338]»

Oui, je le remarquai: une intelligence supérieure n'enfante pas le mal sans douleur, parce que ce n'est pas son fruit naturel, et qu'elle ne devait pas le porter.