Entré dans Toulon le 9 mai 1798, Napoléon descend à l'hôtel de la Marine; dix jours après il monte sur le vaisseau amiral l'Orient; le 19 mai il met à la voile; il part de la borne où la première fois il avait répandu le sang, et un sang français: les massacres de Toulon l'avaient préparé aux massacres de Jaffa. Il menait avec lui les généraux premiers-nés de sa gloire: Berthier, Caffarelli, Kléber, Desaix, Lannes, Murat, Menou. Treize vaisseaux de ligne, quatorze frégates, quatre cents bâtiments de transport, l'accompagnent.
Nelson le laissa échapper du port et le manqua sur les flots, bien qu'une fois nos navires ne fussent qu'à six lieues de distance des vaisseaux anglais. De la mer de Sicile, Napoléon aperçut le sommet des Apennins; il dit: «Je ne puis voir sans émotion la terre d'Italie; voilà l'Orient: j'y vais.» À l'aspect de l'Ida, explosion d'admiration sur Minos et la sagesse antique. Dans la traversée, Bonaparte se plaisait à réunir les savants et provoquait leurs disputes; il se rangeait ordinairement à l'avis du plus absurde ou du plus audacieux; il s'enquérait si les planètes étaient habitées, quand elles seraient détruites par l'eau ou par le feu, comme s'il eût été chargé de l'inspection de l'armée céleste.
Il aborde à Malte, déniche la vieille chevalerie retirée dans le trou d'un rocher marin[137]; puis il descend parmi les ruines de la cité d'Alexandre[138]. Il voit à la pointe du jour cette colonne de Pompée que j'apercevais du bord de mon vaisseau en m'éloignant de la Libye. Du pied du monument, immortalisé d'un grand et triste nom, il s'élance; il escalade les murailles derrière lesquelles se trouvait jadis le dépôt des remèdes de l'âme, et les aiguilles de Cléopâtre, maintenant couchées à terre parmi des chiens maigres. La porte de Rosette est forcée; nos troupes se ruent dans les deux havres et dans le phare. Égorgement effroyable! L'adjudant général Boyer écrit à ses parents: «Les Turcs, repoussés de tous côtés, se réfugient chez leur Dieu et leur prophète; ils remplissent leurs mosquées; hommes, femmes, vieillards, jeunes et enfants, tous sont massacrés.»
Bonaparte avait dit à l'évêque de Malte: «Vous pouvez assurer vos diocésains que la religion catholique, apostolique et romaine sera non seulement respectée, mais ses ministres spécialement protégés.» Il dit, en arrivant en Égypte: «Peuples d'Égypte, je respecte plus que les mameloucks Dieu, son Prophète et le Coran. Les Français sont amis des musulmans. Naguère ils ont marché sur Rome et renversé le trône du pape, qui aigrissait les chrétiens contre ceux qui professent l'islamisme; bientôt après ils ont dirigé leur course vers Malte, et en ont chassé les incrédules qui se croyaient appelés de Dieu pour faire la guerre aux musulmans ... Si l'Égypte est la ferme des mameloucks, qu'ils montrent le bail que Dieu leur en a fait[139].»
Napoléon marche aux Pyramides[140]; il crie à ses soldats: «Songez que du haut de ces monuments quarante siècles ont les yeux fixés sur vous.» Il entre au Caire[141], sa flotte saute en l'air à Aboukir[142]; l'armée d'Orient est séparée de l'Europe. Jullien (de la Drôme), fils de Jullien le conventionnel, témoin du désastre, le note minute par minute:
«Il est sept heures; la nuit se fait et le feu redouble encore. À neuf heures et quelques minutes le vaisseau a sauté. Il est dix heures, le feu se ralentit et la lune se lève à droite du lieu où vient de s'élever l'explosion du vaisseau.»
Bonaparte au Caire déclare au chef de la loi qu'il sera le restaurateur des mosquées; il envoie son nom à l'Arabie, à l'Éthiopie, aux Indes. Le Caire se révolte[143]; il le bombarde au milieu d'un orage; l'inspiré dit aux croyants: «Je pourrais demander à chacun de vous compte des sentiments les plus secrets de son cœur, car je sais tout, même ce que vous n'avez dit à personne.» Le grand schérif de la Mecque le nomme, dans une lettre, le protecteur de la Kaaba; le pape, dans une missive, l'appelle mon très cher fils.
Par une infirmité de nature, Bonaparte préférait souvent son côté petit à son grand côté. La partie qu'il pouvait gagner d'un seul coup ne l'amusait pas. La main qui brisait le monde se plaisait au jeu des gobelets; sûr, quand il usait de ses facultés, de se dédommager de ses pertes; son génie était le réparateur de son caractère. Que ne se présenta-t-il tout d'abord comme l'héritier des chevaliers? Par une position double, il n'était, aux yeux de la multitude musulmane, qu'un faux chrétien et qu'un faux mahométan. Admirer des impiétés de système, ne pas reconnaître ce qu'elles avaient de misérable, c'est se tromper misérablement: il faut pleurer quand le géant se réduit à l'emploi du grimacier. Les infidèles proposèrent à saint Louis dans les fers la couronne d'Égypte, parce qu'il était resté, disent les historiens arabes, le plus fier chrétien qu'on eût jamais vu.
Quand je passai au Caire, cette ville conservait des traces des Français: un jardin public, notre ouvrage, était planté de palmiers; des établissements de restaurateurs l'avaient jadis entouré. Malheureusement, de même que les anciens Égyptiens, nos soldats avaient promené un cercueil autour de leurs festins.
Quelle scène mémorable, si l'on pouvait y croire. Bonaparte assis dans l'intérieur de la pyramide de Chéops sur le sarcophage d'un Pharaon dont la momie avait disparu, et causant avec les muphtis et les imans! Toutefois, prenons le récit du Moniteur comme le travail de la muse. Si ce n'est pas l'histoire matérielle de Napoléon, c'est l'histoire de son intelligence; cela en vaut encore la peine. Écoutons dans les entrailles d'un sépulcre cette voix que tous les siècles entendront.