Revenu au Caire, Bonaparte célèbre la fête anniversaire de la fondation de la République, en adressant ces paroles à ses soldats: «Il y a cinq ans l'indépendance du peuple français était menacée; mais vous prîtes Toulon: ce fut le présage de la ruine de vos ennemis. Un an après, vous battiez les Autrichiens à Dego; l'année suivante, vous étiez sur le sommet des Alpes; vous luttiez contre Mantoue, il y a deux ans, et vous remportiez la célèbre victoire de Saint-Georges; l'an passé, vous étiez aux sources de la Drave et de l'Isonzo, de retour de l'Allemagne. Qui eût dit alors que vous seriez aujourd'hui sur les bords du Nil, au centre de l'ancien continent!»

Mais Bonaparte, au milieu des soins dont il était occupé et des projets qu'il avait conçus, était-il réellement fixé dans ces idées? Tandis qu'il avait l'air de vouloir rester en Égypte, la fiction ne l'aveuglait pas sur la réalité, et il écrivait à Joseph, son frère: «Je pense être en France dans deux mois; fais en sorte que j'aie une campagne à mon arrivée, soit près de Paris ou en Bourgogne: je compte y passer l'hiver.» Bonaparte ne calculait point ce qui pouvait s'opposer à son retour: sa volonté était sa destinée et sa fortune. Cette correspondance tombée aux mains de l'Amirauté[148], les Anglais ont osé avancer que Napoléon n'avait eu d'autre mission que de faire périr son armée. Une des lettres de Bonaparte contient des plaintes sur la coquetterie de sa femme.

Les Français, en Égypte, étaient d'autant plus héroïques qu'ils sentaient vivement leurs maux. Un maréchal des logis écrit à l'un de ses amis: «Dis à Ledoux qu'il n'ait jamais la faiblesse de s'embarquer pour venir dans ce maudit pays.»

Avrieury: «Tous ceux qui viennent de l'intérieur disent qu'Alexandrie est la plus belle ville; hélas! que doit donc être le reste? Figurez-vous un amas confus de maisons mal bâties, à un étage; les belles avec terrasse, petite porte en bois, serrure idem; point de fenêtres, mais un grillage en bois si rapproché qu'il est impossible de voir quelqu'un au travers. Rues étroites, hormis le quartier des Francs et le côté des grands. Les habitants pauvres, qui forment le plus grand nombre, au naturel, hormis une chemise bleue jusqu'à mi-cuisse, qu'ils retroussent la moitié du temps dans leurs mouvements, une ceinture et un turban de guenilles. J'ai de ce charmant pays jusque par-dessus la tête. Je m'enrage d'y être. La maudite Égypte! Sable partout! Que de gens attrapés, cher ami! Tous ces faiseurs de fortune, ou bien tous ces voleurs, ont le nez bas; ils voudraient retourner d'où ils sont partis: je le crois bien!»

Rozis, capitaine: «Nous sommes très réduits; avec cela il existe un mécontentement général dans l'armée; le despotisme n'a jamais été au point qu'il l'est aujourd'hui; nous avons des soldats qui se sont donné la mort en présence du général en chef, en lui disant: Voilà ton ouvrage!»

Le nom de Tallien terminera la liste de ces noms aujourd'hui presque inconnus:

TALLIEN À MADAME TALLIEN[149].

«Quant à moi, ma chère amie, je suis ici, comme tu le sais, bien contre mon gré; ma position devient chaque jour plus désagréable, puisque, séparé de mon pays, de tout ce qui m'est cher, je ne prévois pas le moment où je pourrai m'en rapprocher.

«Je te l'avoue bien franchement, je préférerais mille fois être avec toi et ta fille retiré dans un coin de terre, loin de toutes les passions, de toutes les intrigues, et je t'assure que si j'ai le bonheur de retoucher le sol de mon pays, ce sera pour ne le quitter jamais. Parmi les quarante mille Français qui sont ici, il n'y en a pas quatre qui pensent autrement.

«Rien de plus triste que la vie que nous menons ici! Nous manquons de tout. Depuis cinq jours je n'ai pas fermé l'œil; je suis couché sur le carreau; les mouches, les punaises, les fourmis, les cousins, tous les insectes nous dévorent, et vingt fois chaque jour je regrette notre charmante chaumière[150]. Je t'en prie, ma chère amie, ne t'en défais pas.