«Adieu, ma bonne Thérésia, les larmes inondent mon papier. Les souvenirs les plus doux de ta bonté, de notre amour, l'espoir de te retrouver toujours aimable, toujours fidèle, d'embrasser ma chère fille, soutiennent seuls l'infortuné[151].»
La fidélité n'était pour rien dans tout cela.
Cette unanimité de plaintes est l'exagération naturelle d'hommes tombés de la hauteur de leurs illusions: de tout temps les Français ont rêvé l'Orient; la chevalerie leur en avait tracé la route; s'ils n'avaient plus la foi qui les menait à la délivrance du saint tombeau, ils avaient l'intrépidité des croisés, la croyance des royaumes et des beautés qu'avaient créées, autour de Godefroi, les chroniqueurs et les troubadours. Les soldats vainqueurs de l'Italie avaient vu un riche pays à prendre, des caravanes à détrousser, des chevaux, des armes et des sérails à conquérir; les romanciers avaient aperçu la princesse d'Antioche, et les savants ajoutaient leurs songes à l'enthousiasme des poètes. Il n'y a pas jusqu'au Voyage d'Anténor[152] qui ne passât au début pour une docte réalité: on allait pénétrer la mystérieuse Égypte, descendre dans les catacombes, fouiller les Pyramides, retrouver des manuscrits ignorés, déchiffrer des hiéroglyphes et réveiller Thermosiris. Quand, au lieu de tout cela, l'Institut en s'abattant sur les Pyramides, les soldats en ne rencontrant que des fellahs nus, des cahutes de boue desséchée, se trouvèrent en face de la peste, des Bédouins et des mameloucks, le mécompte fut énorme. Mais l'injustice de la souffrance aveugla sur le résultat définitif. Les Français semèrent en Égypte ces germes de civilisation que Méhémet a cultivés: la gloire de Bonaparte s'accrut, un rayon de lumière se glissa dans les ténèbres de l'islamisme, et une brèche fut faite à la barbarie.
Pour prévenir les hostilités des pachas de la Syrie et poursuivre quelques mameloucks, Bonaparte entra le 22 février[153] dans cette partie du monde à laquelle le commandant d'Aboukir l'avait légué. Napoléon trompait; c'était un de ses rêves de puissance qu'il poursuivait. Plus heureux que Cambyse, il franchit les sables sans rencontrer le vent du midi; il campe parmi les tombeaux; il escalade El-Arisch, et triomphe à Gaza[154]: «Nous étions,» écrit-il le 6[155], «aux colonnes placées sur les limites de l'Afrique et de l'Asie; nous couchâmes le soir en Asie.» Cet homme immense marchait à la conquête du monde; c'était un conquérant pour des climats qui n'étaient pas à conquérir.
Jaffa est emporté[156]. Après l'assaut, une partie de la garnison, estimée par Bonaparte à douze cents hommes et portée par d'autres à deux ou trois mille, se rendit et fut reçue à merci: deux jours après, Bonaparte ordonna de la passer par les armes[157].
Walter Scott[158] et sir Robert Wilson[159] ont raconté ces massacres; Bonaparte, à Sainte-Hélène, n'a fait aucune difficulté de les avouer à lord Ebrington et au docteur O'Meara. Mais il en rejetait l'odieux sur la position dans laquelle il se trouvait: il ne pouvait nourrir les prisonniers; il ne les pouvait renvoyer en Égypte sous escorte. Leur laisser la liberté sur parole? ils ne comprendraient même pas ce point d'honneur et ces procédés européens. «Wellington dans ma place, disait-il, aurait agi comme moi.»
«Napoléon se décida, dit M. Thiers, à une mesure terrible et qui est le seul acte cruel de sa vie; il fit passer au fil de l'épée les prisonniers qui lui restaient; l'armée consomma avec obéissance, mais avec une espèce d'effroi, l'exécution qui lui était commandée.»
Le seul acte cruel de sa vie, c'est beaucoup affirmer après les massacres de Toulon, après tant de campagnes où Napoléon compta à néant la vie des hommes. Il est glorieux pour la France que nos soldats aient protesté par une espèce d'effroi contre la cruauté de leur général.
Mais les massacres de Jaffa sauvaient-ils notre armée? Bonaparte ne vit-il pas avec quelle facilité une poignée de Français renversa les forces du pacha de Damas? À Aboukir, ne détruisit-il pas avec quelques chevaux treize mille Osmanlis? Kléber, plus tard, ne fit-il pas disparaître le grand vizir et ses myriades de mahométans? S'il s'agissait de droit, quel droit les Français avaient-ils eu d'envahir l'Égypte? Pourquoi égorgeaient-ils des hommes qui n'usaient que du droit de la défense? Enfin Bonaparte ne pouvait invoquer les lois de la guerre, puisque les prisonniers de la garnison de Jaffa avaient mis bas les armes et que leur soumission avait été acceptée. Le fait que le conquérant s'efforçait de justifier le gênait: ce fait est passé sous silence ou indiqué vaguement dans les dépêches officielles et dans les récits des hommes attachés à Bonaparte. «Je me dispenserai, dit le docteur Larrey, de parler des suites horribles qu'entraîne ordinairement l'assaut d'une place: j'ai été le triste témoin de celui de Jaffa.» Bourrienne s'écrie: «Cette scène atroce me fait encore frémir, lorsque j'y pense, comme le jour où je la vis, et j'aimerais mieux qu'il me fût possible de l'oublier que d'être forcé de la décrire. Tout ce qu'on peut se figurer d'affreux dans un jour de sang serait encore au-dessous de la réalité[160].» Bonaparte écrit au Directoire que: «Jaffa fut livré au pillage et à toutes les horreurs de la guerre, qui jamais ne lui a paru si hideuse.» Ces horreurs, qui les avait commandées?
Berthier, compagnon de Napoléon en Égypte, étant au quartier général de l'Ens, en Allemagne, adressa, le 5 mai 1809, au major général de l'armée autrichienne une dépêche foudroyante contre une prétendue fusillade exécutée dans le Tyrol où commandait Chasteller: «Il a laissé égorger (Chasteller) sept cents prisonniers français et dix-huit à dix-neuf cents Bavarois; crime inouï dans l'histoire des nations, qui eût pu exciter une terrible représaille, si S. M. ne regardait les prisonniers comme placés sous sa foi et sous son honneur.»