Dans le courant de 1806, la quatrième coalition éclate. Napoléon part de Saint-Cloud[236], arrive à Mayence, enlève à Saalbourg les magasins de l'ennemi. À Saalfeldt, le prince Ferdinand de Prusse est tué[237] À Auërstaedt et à Iéna, le 14 octobre, la Prusse disparaît dans cette double bataille[238]; je ne la retrouvai plus à mon retour de Jérusalem.
Le bulletin prussien peint tout dans une ligne; «L'armée du roi a été battue. Le roi et ses frères sont en vie.» Le duc de Brunswick survécut peu à ses blessures[239]: en 1792, sa proclamation avait soulevé la France; il m'avait salué sur le chemin lorsque, pauvre soldat, j'allai rejoindre les frères de Louis XVI.
Le prince d'Orange[240] et Mœllendorf[241], avec plusieurs officiers généraux renfermés dans Halle, ont la permission de se retirer en vertu de la capitulation de la place.
Mœllendorf, âgé de plus de quatre-vingts ans, avait été le compagnon de Frédéric, qui en fait l'éloge dans l'Histoire de son temps, de même que Mirabeau dans ses Mémoires secrets. Il assista à nos désastres de Rosbach et fut témoin de nos triomphes d'Iéna: le duc de Brunswick vit à Clostercamp immoler d'Assas, et tomber à Auërstaedt Ferdinand de Prusse[242], coupable seulement de haine généreuse contre le meurtre du duc d'Enghien. Ces spectres des vieilles guerres de Hanovre et de Silésie ont touché les boulets de nos deux empires: les ombres impuissantes du passé ne pouvaient arrêter la marche de l'avenir; entre les fumées de nos anciennes tentes et de nos bivouacs nouveaux, elles parurent et s'évanouirent.
Erfurt capitule[243]; Leipsick est saisi par Davout[244]; les passages de l'Elbe sont forcés[245]; Spandau cède; Bonaparte fait prisonnière à Potsdam l'épée de Frédéric[246]. Le 27 octobre 1806, le grand roi de Prusse, dans sa poussière autour de ses palais vides à Berlin, entend porter les armes d'une façon qui lui révèle des grenadiers étrangers: Napoléon est arrivé. Pendant que le monument de la philosophie s'écroulait au bord de la Sprée, je visitais à Jérusalem le monument impérissable de la religion.
Stettin, Custrin se rendent[247]; à Lubeck nouvelle victoire; la capitale de la Wagrie est emportée d'assaut[248]; Blücher, destiné à pénétrer deux fois dans Paris, demeure entre nos mains. C'est l'histoire de la Hollande et de ses quarante-six villes emportées dans un voyage en 1672 par Louis XIV.
Le 21 novembre paraît le décret de Berlin sur le système continental, décret gigantesque qui mit l'Angleterre au ban du monde, et fut au moment de s'accomplir; ce décret paraissait fou, il n'était qu'immense. Nonobstant, si le blocus continental créa d'un côté les manufactures de la France, de l'Allemagne, de la Suisse et de l'Italie, de l'autre il étendit le commerce anglais sur le reste du globe: en gênant les gouvernements de notre alliance, il révolta des intérêts industriels, fomenta des haines, et contribua à la rupture entre le cabinet des Tuileries et le cabinet de Saint-Pétersbourg. Le blocus fut donc un acte douteux: Richelieu ne l'aurait pas entrepris[249].
Bientôt, à la suite des autres États de Frédéric, la Silésie est parcourue. La guerre avait commencé le 9 octobre entre la France et la Prusse: en dix-sept jours nos soldats, comme une volée d'oiseaux de proie, ont plané sur les défilés de la Franconie, sur les eaux de la Saale et de l'Elbe; le 6 décembre les trouve au delà de la Vistule[250]. Murat, depuis le 29 novembre, tenait garnison à Varsovie, d'où s'étaient retirés les Russes, venus trop tard au secours des Prussiens. L'électeur de Saxe, enflé en roi napoléonien, accède à la confédération du Rhin, et s'engage à fournir en cas de guerre un contingent de vingt mille hommes[251].
L'hiver de 1807 suspend les hostilités entre les deux empires de France et de Russie; mais ces empires se sont abordés, et une altération s'observe dans les destinées. Toutefois, l'astre de Bonaparte monte encore malgré ses aberrations. En 1807, le 8 février, il garde le champ de bataille à Eylau: il reste de ce lieu de carnage un des plus beaux tableaux de Gros, orné de la tête idéalisée de Napoléon[252]. Après cinquante et un jours de tranchée, Dantzick ouvre ses portes au maréchal Lefebvre[253], qui n'avait cessé de dire aux artilleurs pendant le siège; «Je n'y entends rien; mais fichez-moi un trou et j'y passerai.» L'ancien sergent aux gardes françaises devint duc de Dantzick[254].
Le 14 juin 1807, Friedland coûte aux Russes dix-sept mille morts et blessés, autant de prisonniers et soixante-dix canons; nous payâmes trop cher cette victoire: nous avions changé d'ennemi; nous n'obtenions plus de succès sans que la veine française ne fût largement ouverte. Kœnigsberg est emporté[255]; à Tilsit un armistice est conclu[256].