Napoléon et Alexandre ont une entrevue dans un pavillon, sur un radeau[257]. Alexandre menait en laisse le roi de Prusse qu'on apercevait à peine: le sort du monde flottait sur le Niémen, où plus tard il devait s'accomplir. À Tilsit on s'entretint d'un traité secret en dix articles. Par ce traité, la Turquie européenne était dévolue à la Russie, ainsi que les conquêtes que les armées moscovites pourraient faire en Asie. De son côté, Bonaparte devenait maître de l'Espagne et du Portugal, réunissait Rome et ses dépendances au royaume d'Italie, passait en Afrique, s'emparait de Tunis et d'Alger, possédait Malte, envahissait l'Égypte, ouvrant la Méditerranée aux seules voiles françaises, russes, espagnoles et italiennes: c'étaient des cantates sans fin dans la tête de Napoléon. Un projet d'invasion de l'Inde par terre avait déjà été concerté en 1800 entre Napoléon et l'empereur Paul Ier.

La paix est conclue le 7 juillet. Napoléon, odieux dès le début pour la reine de Prusse[258], ne voulut rien accorder à ses intercessions. Elle habitait une petite maison esseulée sur la rive droite du Niémen, et on lui fit l'honneur de la prier deux fois aux festins des empereurs[259]. La Silésie, jadis injustement envahie par Frédéric, fut rendue à la Prusse: on respectait le droit de l'ancienne injustice; ce qui venait de la violence était sacré. Une partie des territoires polonais passa en souveraineté à la Saxe; Dantzick fut rétabli dans son indépendance; on compta pour rien les hommes tués dans ses rues et dans ses fossés: ridicules et inutiles meurtres de la guerre! Alexandre reconnut la confédération du Rhin et les trois frères de Napoléon, Joseph, Louis et Jérôme, comme rois de Naples, de Hollande et de Westphalie.

Cette fatalité dont Bonaparte menaçait les rois le menaçait lui-même; presque simultanément il attaque la Russie, l'Espagne et Rome: trois entreprises qui l'ont perdu. Vous avez vu dans le Congrès de Vérone[260], dont la publication a devancé celle de ces Mémoires, l'histoire de l'envahissement de l'Espagne. Le traité de Fontainebleau fut signé le 27 octobre 1807[261]. Junot arrivé en Portugal avait déclaré, d'après le décret de Bonaparte, que la maison de Bragance avait cessé de régner; protocole adopté: vous savez qu'elle règne encore. On était si bien instruit à Lisbonne de ce qui se passait sur la terre, que Jean VI[262] ne connut ce décret que par un numéro du Moniteur apporté par hasard, et déjà l'armée française était à trois marches de la capitale de la Lusitanie[263]. Il ne restait à la cour qu'à fuir sur ces mers qui saluèrent les voiles de Gama et entendirent les chants de Camoëns.

En même temps que pour son malheur Bonaparte avait au nord touché la Russie, le rideau se leva au midi; on vit d'autres régions et d'autres scènes, le soleil de l'Andalousie, les palmiers du Guadalquivir que nos grenadiers saluèrent en portant les armes. Dans l'arène on aperçut des taureaux combattant, dans les montagnes des guérillas demi-nues, dans les cloîtres des moines priant.

Par l'envahissement de l'Espagne, l'esprit de la guerre changea; Napoléon se trouva en contact avec l'Angleterre, son génie funeste, et il lui apprit la guerre: l'Angleterre détruisit la flotte de Napoléon à Aboukir, l'arrêta à Saint-Jean-d'Acre, lui enleva ses derniers vaisseaux à Trafalgar, le contraignit d'évacuer l'Ibérie, s'empara du midi de la France jusqu'à la Garonne, et l'attendit à Waterloo: elle garde aujourd'hui sa tombe à Sainte-Hélène de même qu'elle occupa son berceau en Corse.

Le 5 mai 1808, le traité de Bayonne cède à Napoléon, au nom de Charles IV, tous les droits de ce monarque: le rapt des Espagnes ne fait plus de Bonaparte qu'un prince d'Italie, à la façon de Machiavel, sauf l'énormité du vol. L'occupation de la Péninsule diminue ses forces contre la Russie dont il est encore ostensiblement l'ami et l'allié, mais dont il porte au cœur la haine cachée. Dans sa proclamation. Napoléon avait dit aux Espagnols: «Votre nation périssait: j'ai vu vos maux, je vais y porter remède; je veux que vos derniers neveux conservent mon souvenir et disent: Il fut le régénérateur de notre patrie[264].» Oui, il a été le régénérateur de l'Espagne, mais il prononçait des paroles qu'il comprenait mal. Un catéchisme d'alors, composé par des Espagnols, explique le sens véritable de la prophétie:

«Dis-moi, mon enfant, qui es-tu?—Espagnol par la grâce de Dieu.—Quel est l'ennemi de notre félicité?—L'empereur des Français.—Qui est-ce?—Un méchant.—Combien a-t-il de natures?—Deux, la nature humaine et la nature diabolique.—De qui dérive Napoléon?—Du péché.—Quel supplice mérite l'Espagnol qui manque à ses devoirs?—La mort et l'infamie des traîtres.—Que sont les Français?—D'anciens chrétiens devenus hérétiques[265]

Bonaparte tombé a condamné en termes non équivoques son entreprise d'Espagne: «J'embarquai, dit-il, fort mal toute cette affaire. L'immoralité dut se montrer par trop patente, l'injustice par trop cynique, et le tout demeure fort vilain, puisque j'ai succombé; car l'attentat ne se présente plus que dans sa honteuse nudité, privé de tout le grandiose et des nombreux bienfaits qui remplissaient mon intention. La postérité l'eût préconisé pourtant si j'avais réussi, et avec raison peut-être, à cause de ses grands et heureux résultats. Cette combinaison m'a perdu. Elle a perdu ma moralité en Europe, ouvert une école aux soldats anglais. Cette malheureuse guerre d'Espagne a été une véritable plaie, la cause première des malheurs de la France.»

Cet aveu, pour réemployer la phrase de Napoléon, est par trop cynique; mais ne nous y trompons pas: en s'accusant, le but de Bonaparte est de chasser dans le désert, chargé de malédictions, un attentat-émissaire, afin d'appeler sans réserve l'admiration sur toutes ses autres actions.

L'affaire de Baylen perdue[266], les cabinets de l'Europe, étonnés du succès des Espagnols, rougissent de leur pusillanimité. Wellington[267] se lève pour la première fois sur l'horizon, au point où le soleil se couche; une armée anglaise débarque le 31 juillet 1808 près de Lisbonne, et le 30 août les troupes françaises évacuent la Lusitanie[268]. Soult avait en portefeuille des proclamations où il s'intitulait Nicolas Ier roi de Portugal[269]. Napoléon rappela de Madrid le grand-duc de Berg. Entre Joseph, son frère, et Joachim, son beau-frère, il lui plut d'opérer une transmutation: il prit la couronne de Naples sur la tête du premier et la posa sur la tête du second; il enfonça d'un coup de main ces coiffures sur le front des deux nouveaux rois, et ils s'en allèrent, chacun de son côté, comme deux conscrits qui ont changé de shako[270].