Le 22 septembre, à Erfurt[271], Bonaparte donna une des dernières représentations de sa gloire; il croyait s'être joué d'Alexandre et l'avoir enivré d'éloges. Un général écrivait: «Nous venons de faire avaler un verre d'opium au czar, et, pendant qu'il dormira, nous irons nous occuper d'ailleurs.»
Un hangar avait été transformé en salle de spectacle; deux fauteuils à bras étaient placés devant l'orchestre pour les deux potentats; à gauche et à droite, des chaises garnies pour les monarques; derrière étaient des banquettes pour les princes: Talma, roi de la scène, joua devant un parterre de rois. À ce vers:
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux,
Alexandre serra la main de son grand ami, s'inclina et dit: «Je ne l'ai jamais mieux senti.»
Aux yeux de Bonaparte, Alexandre était alors un niais; il en faisait des risées; il l'admira quand il le supposa fourbe: «C'est un Grec du Bas-Empire, disait-il, il faut s'en défier.» À Erfurt, Napoléon affectait la fausseté effrontée d'un soldat vainqueur; Alexandre dissimulait comme un prince vaincu: la ruse luttait contre le mensonge, la politique de l'Occident et la politique de l'Orient gardaient leurs caractères.
Londres éluda les ouvertures de paix qui lui furent faites, et le cabinet de Vienne se déterminait sournoisement à la guerre. Livré de nouveau à son imagination, Bonaparte, le 26 octobre, fit au Corps législatif cette déclaration: «L'empereur de Russie et moi nous nous sommes vus à Erfurt: nous sommes d'accord et invariablement unis pour la paix comme pour la guerre.» Il ajouta: «Lorsque je paraîtrai au delà des Pyrénées, le Léopard épouvanté cherchera l'Océan pour éviter la honte, la défaite ou la mort»: et le Léopard a paru en deçà des Pyrénées[272].
Napoléon, qui croit toujours ce qu'il désire, pense qu'il reviendra sur la Russie, après avoir achevé de soumettre l'Espagne en quatre mois, comme il arriva depuis à la légitimité; conséquemment il retire quatre-vingt mille vieux soldats de la Saxe, de la Pologne et de la Prusse; il marche lui-même en Espagne[273]; il dit à la députation de la ville de Madrid: «Il n'est aucun obstacle capable de retarder longtemps l'exécution de mes volontés. Les Bourbons ne peuvent plus régner en Europe; aucune puissance ne peut exister sur le continent influencée par l'Angleterre.[274]»
Il y a trente-deux ans que cet oracle est rendu, et la prise de Saragosse, dès le 21 février 1809, annonça la délivrance de l'univers.
Toute la vaillance des Français leur fut inutile: les forêts s'armèrent, les buissons devinrent ennemis. Les représailles n'arrêtèrent rien, parce que dans ce pays les représailles sont naturelles. L'affaire de Baylen, la défense de Girone et de Ciudad-Rodrigo, signalèrent la résurrection d'un peuple. La Romana, du fond de la Baltique, ramène ses régiments en Espagne, comme autrefois les Francs, échappés de la mer Noire, débarquèrent triomphants aux bouches du Rhin[275]. Vainqueurs des meilleurs soldats de l'Europe, nous versions le sang des moines avec cette rage impie que la France tenait des bouffonneries de Voltaire et de la démence athée de la Terreur. Ce furent pourtant ces milices du cloître qui mirent un terme aux succès de nos vieux soldats: ils ne s'attendaient guère à rencontrer ces enfroqués, à cheval, comme des dragons de feu, sur les poutres embrasées des édifices de Saragosse, chargeant leurs escopettes parmi les flammes au son des mandolines, au chant des boléros et au requiem de la messe des morts: les ruines de Sagonte applaudirent.
Mais néanmoins le secret des palais des Maures, changés en basiliques chrétiennes, fut pénétré; les églises dépouillées perdirent les chefs-d'œuvre de Velasquez et de Murillo; une partie des os de Rodrigue à Burgos fut enlevée; on avait tant de gloire qu'on ne craignit pas de soulever contre soi les restes du Cid, comme on n'avait pas craint d'irriter l'ombre de Condé.