Sélim renversé, Napoléon revient au système russe et songe à partager la Turquie avec Alexandre; puis, bouleversé encore par un nouveau cataclysme d'idées, il se détermine à l'invasion de l'empire moscovite. Mais ce n'est que le 21 mars 1812 qu'il demande à Mahmoud son alliance, requérant soudain de lui cent mille Turcs au bord du Danube. Pour cette armée, il offre à la Porte la Valachie et la Moldavie. Les Russes l'avaient devancé; leur traité était au moment de se conclure, et il fut signé le 28 mai 1812[314].
Au nord, les événements trompèrent également Bonaparte. Les Suédois auraient pu envahir la Finlande, comme les Turcs menacer la Crimée: par cette combinaison la Russie, ayant deux guerres sur les bras, eût été dans l'impossibilité de réunir ses forces contre la France; ce serait de la politique sur une vaste échelle, si le monde n'était aujourd'hui rapetissé au moral comme au physique par la communication des idées et des chemins de fer. Stockholm, se renfermant dans une politique nationale, s'arrangea avec Pétersbourg.
Après avoir perdu en 1807 la Poméranie envahie par les Français, et en 1808 la Finlande envahie par la Russie, Gustave IV avait été déposé. Gustave, loyal et fou, a augmenté le nombre des rois errants sur la terre, et moi, je lui ai donné une lettre de recommandation pour les Pères de Terre sainte; c'est au tombeau de Jésus-Christ qu'il se faut consoler. L'oncle de Gustave fut mis en place de son neveu détrôné. Bernadotte, ayant commandé le corps d'armée français en Poméranie, s'était attiré l'estime des Suédois; ils jetèrent les yeux sur lui; Bernadotte fut choisi pour combler le vide que laissait le prince de Holstein-Augustenbourg, prince héréditaire de Suède, nouvellement élu et mort. Napoléon vit avec déplaisir l'élection de son ancien compagnon[315].
L'inimitié de Bonaparte et de Bernadotte remontait haut: Bernadotte s'était opposé au 18 brumaire; ensuite il contribua, par des conversations animées et par l'ascendant qu'il exerçait sur les esprits, à ces brouillements qui amenèrent Moreau devant une cour de justice. Bonaparte se vengea à sa façon, en cherchant à ravaler un caractère. Après le jugement de Moreau il fit présent à Bernadotte d'une maison, rue d'Anjou, dépouille du général condamné; par une faiblesse alors trop commune, le beau-frère de Joseph Bonaparte[316] n'osa refuser cette munificence peu honorable. Grosbois[317] fut donné à Berthier. La fortune ayant mis le sceptre de Charles XII aux mains d'un compatriote de Henri IV, Charles-Jean se refusa à l'ambition de Napoléon; il pensa qu'il lui était plus sûr d'avoir pour allié Alexandre, son voisin, que Napoléon, ennemi éloigné; il se déclara neutre, conseilla la paix et se proposa pour médiateur entre la Russie et la France.
Bonaparte entre en fureur; il s'écrie: «Lui, le misérable, il me donne des conseils! il veut me faire la loi! un homme qui tient tout de ma bonté! quelle ingratitude! Je saurai bien le forcer de suivre mon impulsion souveraine!» À la suite de ces violences, Bernadotte signa le 24 mars 1812 le traité de Saint-Pétersbourg[318].
Ne demandez pas de quel droit Bonaparte traitait Bernadotte de misérable, oubliant qu'il ne sortait, lui Bonaparte, ni d'une source plus élevée, ni d'une autre origine: la Révolution et les armes. Ce langage insultant n'annonçait ni la hauteur héréditaire du rang, ni la grandeur de l'âme. Bernadotte n'était point ingrat, il ne devait rien à la bonté de Bonaparte.
L'empereur s'était transformé en un monarque de vieille race qui s'attribue tout, qui ne parle que de lui, qui croit récompenser ou punir en disant qu'il est satisfait ou mécontent. Beaucoup de siècles passés sous la couronne, une longue suite de tombeaux à Saint-Denis, n'excuseraient pas même ces arrogances. La fortune ramena des États-Unis et du nord de l'Europe deux généraux français sur le même champ de bataille, pour faire la guerre à un homme contre lequel ils s'étaient d'abord réunis et qui les avait séparés. Soldat ou roi, nul ne songeait alors qu'il y eût crime à vouloir renverser l'oppresseur des libertés. Bernadotte triompha, Moreau succomba. Les hommes disparus jeunes sont de vigoureux voyageurs; ils font vite une route que des hommes plus débiles achèvent à pas lents.
Ce ne fut pas faute d'avertissements que Bonaparte s'obstina à la guerre de Russie: le duc de Frioul[319], le comte de Ségur[320], le duc de Vicence, consultés, opposèrent à cette entreprise une foule d'objections: «Il ne faut pas,» disait courageusement le dernier (Histoire de la Grande-Armée), «en s'emparant du continent et même des États de la famille de son allié, accuser cet allié de manquer au système continental. Quand les armées françaises couvraient l'Europe, comment reprocher aux Russes leur armée? Fallait-il donc se jeter par delà tous ces peuples de l'Allemagne, dont les plaies faites par nous n'étaient point encore cicatrisées? Les Français ne se reconnaissaient déjà plus au milieu d'une patrie qu'aucune frontière naturelle ne limitait. Qui donc défendra la véritable France abandonnée?—Ma renommée, répliqua l'empereur[321].» Médée avait fourni cette réponse: Napoléon faisait descendre à lui la tragédie.
Il annonçait le dessein d'organiser l'empire en cohortes de ban et d'arrière-ban: sa mémoire était une confusion de temps et de souvenirs. À l'objection des divers partis existants encore dans l'empire, il répondait: «Les royalistes redoutent plus ma perte qu'ils ne la désirent. Ce que j'ai fait de plus utile et de plus difficile a été d'arrêter le torrent révolutionnaire: il aurait tout englouti. Vous craignez la guerre pour mes jours? Me tuer, moi, c'est impossible: ai-je donc accompli les volontés du Destin? Je me sens poussé vers un but que je ne connais pas. Quand je l'aurai atteint, un atome suffira «pour m'abattre[322].» C'était encore une copie: les Vandales en Afrique, Alaric en Italie, disaient ne céder qu'à une impulsion surnaturelle: divino jussu perurgeri.
L'absurde et honteuse querelle avec le pape augmentant les dangers de la position de Bonaparte, le cardinal Fesch le conjurait de ne pas s'attirer à la fois l'inimitié du ciel et de la terre: Napoléon prit son oncle par la main, le mena à une fenêtre (c'était la nuit) et lui dit: «Voyez-vous cette étoile?—Non, sire.—Regardez bien.—Sire, je ne la vois pas.—Eh bien, moi, je la vois[323].»