«Vous aussi, disait Bonaparte à M. de Caulaincourt, vous êtes devenu Russe.»
«Souvent, assure M. de Ségur, on le voyait (Napoléon) à demi renversé sur un sofa, plongé dans une méditation profonde; puis il en sort tout à coup comme en sursaut, convulsivement et par des exclamations; il croit s'entendre nommer et s'écrie: Qui m'appelle? Alors il se lève, marche avec agitation[324].» Quand le Balafré touchait à sa catastrophe, il monta sur la terrasse du château de Blois, appelée le Perche aux Bretons: sous un ciel d'automne, une campagne déserte s'étendant au loin, on le vit se promener à grands pas avec des mouvements furieux. Bonaparte, dans ses hésitations salutaires, dit: «Rien n'est assez établi autour de moi pour une guerre aussi lointaine; il faut la retarder de trois ans.» Il offrait de déclarer au czar qu'il ne contribuerait ni directement, ni indirectement, au rétablissement d'un royaume de Pologne: l'ancienne et la nouvelle France ont également abandonné ce fidèle et malheureux pays.
Cet abandon, entre toutes les fautes politiques commises par Bonaparte, est une des plus graves. Il a déclaré, depuis cette faute, que s'il n'avait pas procédé à un rétablissement hautement indiqué, c'est qu'il avait craint de déplaire à son beau-père. Bonaparte était bien homme à être retenu par des considérations de famille! L'excuse est si faible qu'elle ne le mène, en la donnant, qu'à maudire son mariage avec Marie-Louise. Loin d'avoir senti ce mariage de la même manière, l'empereur de Russie s'était écrié: «Me voilà renvoyé au fond de mes forêts.» Bonaparte fut tout simplement aveuglé par l'antipathie qu'il avait pour la liberté des peuples.
Le prince Poniatowski[325], lors de la première invasion de l'armée française, avait organisé des troupes polonaises; des corps politiques s'étaient assemblés; la France maintint deux ambassadeurs successifs à Varsovie, l'archevêque de Malines[326] et M. Bignon[327]. Français du Nord, les Polonais, braves et légers comme nous, parlaient notre langue; ils nous aimaient comme des frères; ils se faisaient tuer pour nous avec une fidélité où respirait leur aversion de la Russie. La France les avait jadis perdus; il lui appartenait de leur rendre la vie: ne devait-on rien à ce peuple sauveur de la chrétienté? Je l'ai dit à Alexandre à Vérone: «Si Votre Majesté ne rétablit pas la Pologne, elle sera obligée de l'exterminer.» Prétendre ce royaume condamné à l'oppression par sa position géographique, c'est trop accorder aux collines et aux rivières: vingt peuples entourés de leur seul courage ont gardé leur indépendance, et l'Italie, remparée des Alpes, est tombée sous le joug de quiconque les a voulu franchir. Il serait plus juste de reconnaître une autre fatalité, savoir: que les peuples belliqueux, habitants des plaines, sont condamnés à la conquête: des plaines sont accourus les divers envahisseurs de l'Europe.
Loin de favoriser la Pologne, on voulut que ses soldats prissent la cocarde nationale; pauvre qu'elle était, on la chargeait d'entretenir une armée française de quatre-vingt mille hommes; le grand-duché de Varsovie était promis au roi de Saxe[328]. Si la Pologne eût été reformée en royaume, la race slave depuis la Baltique jusqu'à la mer Noire reprenait son indépendance. Même dans l'abandon où Napoléon laissait les Polonais, tout en se servant d'eux, ils demandaient qu'on les jetât en avant; ils se vantaient de pouvoir seuls entrer sans nous à Moscou: proposition inopportune! Le poète armé, Bonaparte avait reparu; il voulait monter au Kremlin pour y chanter et pour signer un décret sur les théâtres.
Quoi qu'on publie aujourd'hui à la louange de Bonaparte, ce grand démocrate, sa haine des gouvernements constitutionnels était invincible; elle ne l'abandonna point alors même qu'il était entré dans les déserts menaçants de la Russie. Le sénateur Wibicki lui apporta jusqu'à Wilna les résolutions de la Diète de Varsovie[329]: «C'est à vous, disait-il dans son exagération sacrilège, c'est à vous qui dictez au siècle son histoire, et en qui la force de la Providence réside, c'est à vous d'appuyer des efforts que vous devez approuver.» Il venait, lui, Wibicki, demander à Napoléon le Grand de prononcer ces seules paroles: «Que le royaume de Pologne existe,» et le royaume de Pologne existera. «Les Polonais se dévoueront aux ordres du chef devant qui les siècles ne sont qu'un moment, et l'espace qu'un point.»
Napoléon répondit:
«Gentilshommes, députés de la Confédération de Pologne, j'ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire. Polonais, je penserais et agirais comme vous; j'aurais voté comme vous dans l'assemblée de Varsovie. L'amour de son pays est le premier devoir de l'homme civilisé.
«Dans ma situation, j'ai beaucoup d'intérêts à concilier et beaucoup de devoirs à remplir. Si j'avais régné pendant le premier, le second, ou le troisième partage de la Pologne, j'aurais armé mes peuples pour la défendre.
«J'aime votre nation! Pendant seize ans j'ai vu vos soldats à mes côtés, dans les champs d'Italie et dans ceux de l'Espagne. J'applaudis à ce que vous avez fait; j'autorise les efforts que vous voulez faire: je ferai tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos résolutions.