«Je vous ai tenu le même langage dès ma première entrée en Pologne. Je dois y ajouter que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de ses domaines, et que je ne puis sanctionner aucune manœuvre, ou aucun mouvement qui tende à troubler la paisible possession de ce qui lui reste des provinces de la Pologne.

«Je récompenserai ce dévouement de vos contrées, qui vous rend si intéressants et vous acquiert tant de titres à mon estime et à ma protection, par tout ce qui pourra dépendre de moi dans les circonstances

Ainsi crucifiée pour le rachat des nations, la Pologne a été abandonnée; on a lâchement insulté sa passion; on lui a présenté l'éponge pleine de vinaigre, lorsque sur la croix de la liberté elle a dit: «J'ai soif, sitio.» «Quand la liberté, s'écrie Mickiewicz, s'assiéra sur le trône du monde, elle jugera les nations. Elle dira à la France: Je t'ai appelée, tu ne m'as pas écoutée: va donc à l'esclavage.»

«Tant de sacrifices, tant de travaux,» dit l'abbé de Lamennais, «doivent-ils être stériles? Les sacrés martyrs n'auraient-ils semé dans les champs de la patrie qu'un esclavage éternel? Qu'entendez-vous dans ces forêts? Le murmure triste des vents. Que voyez-vous passer sur ces plaines? L'oiseau voyageur qui cherche un lieu pour se reposer.»

Le 9 mai 1812, Napoléon partit pour l'armée et se rendit à Dresde[330]. C'est à Dresde qu'il rassembla les ressorts épars de la Confédération du Rhin, et que, pour la première et la dernière fois, il mit en mouvement cette machine qu'il avait fabriquée.

Parmi les chefs-d'œuvre exilés qui regrettent le soleil de l'Italie, a lieu une réunion de l'empereur Napoléon et de l'impératrice Marie-Louise, de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche, d'une cohue de souverains grands et petits[331]. Ces souverains aspirent à former de leurs diverses cours les cercles subordonnés de la cour première: ils se disputent le vasselage; l'un veut être l'échanson du sous-lieutenant de Brienne, l'autre son pannetier. L'histoire de Charlemagne est mise à contribution par l'érudition des chancelleries allemandes: plus on était élevé, plus on était rampant: «Une dame de Montmorency, dit Bonaparte dans Las Cases, se serait précipitée pour renouer les souliers de l'impératrice.»

Lorsque Bonaparte traversait le palais de Dresde pour se rendre à un gala préparé, il marchait le premier et en avant, le chapeau sur la tête; François II suivait, chapeau bas, accompagnant sa fille, l'impératrice Marie-Louise; la tourbe des princes venait pêle-mêle derrière, dans un respectueux silence. L'impératrice d'Autriche manquait au cortège; elle se disait souffrante, ne sortait de ses appartements qu'en chaise à porteurs, pour éviter de donner le bras à Napoléon, qu'elle détestait. Ce qui restait de sentiments nobles s'était retiré au cœur des femmes.

Un seul roi, le roi de Prusse, fut d'abord tenu à l'écart: «Que me veut ce prince?» s'écriait Bonaparte avec impatience. «N'est-ce pas assez de l'importunité de ses lettres? Pourquoi veut-il me persécuter encore de sa présence? Je n'ai pas besoin de lui.»

Le grand crime de Frédéric-Guillaume auprès du républicain Bonaparte était d'avoir abandonné la cause des rois. Les négociations de la cour de Berlin avec le Directoire décelaient en ce prince, disait Bonaparte, une politique timide, intéressée, sans noblesse, qui sacrifiait sa dignité et la cause générale des trônes à de petits agrandissements. Quand il regardait sur une carte la nouvelle Prusse, il s'écriait: «Se peut-il que j'aie laissé à cet homme tant de pays!» Des trois commissaires des alliés qui le conduisirent à Fréjus, le commissaire prussien fut le seul que Bonaparte reçut mal et avec lequel il ne voulut avoir aucun rapport. On a cherché la cause secrète de cette aversion de l'empereur pour Guillaume; on l'a cru trouver dans telle et telle circonstance particulière: en parlant de la mort du duc d'Enghien, je pense avoir touché de plus près la vérité.

Bonaparte attendit à Dresde les progrès des colonnes de ses armées: Marlborough, dans cette même ville, allant saluer Charles XII, aperçut sur une carte un tracé aboutissant à Moscou; il devina que le monarque prendrait cette route, et ne se mêlerait pas de la guerre de l'Occident. En n'avouant pas tout haut son projet d'invasion, Bonaparte ne pouvait néanmoins le cacher; avec les diplomates il mettait en avant trois griefs: l'ukase du 31 décembre 1810, prohibant certaines importations en Russie, et détruisant, par cette prohibition, le système continental; la protestation d'Alexandre contre la réunion du duché d'Oldenbourg; les armements de la Russie. Si l'on n'était accoutumé à l'abus des mots, on s'étonnerait de voir donner pour cause légitime de guerre les règlements de douanes d'un État indépendant et la violation d'un système que cet État n'a pas adopté. Quant à la réunion du duché d'Oldenbourg et aux armements de la Russie, vous venez de voir que le duc de Vicence avait osé montrer à Napoléon l'outrecuidance de ces reproches. La justice est si sacrée, elle semble si nécessaire au succès des affaires, que ceux-là mêmes qui la foulent aux pieds prétendent n'agir que d'après ses principes. Cependant le général Lauriston fut envoyé à Saint-Pétersbourg et le comte de Narbonne au quartier général d'Alexandre: messagers de paroles suspectes de paix et de bon vouloir. L'abbé de Pradt avait été dépêché à la Diète polonaise; il en revint surnommant son maître Jupiter-Scapin. Le comte de Narbonne rapporta qu'Alexandre, sans abattement et sans jactance, préférait la guerre à une paix honteuse. Le czar professait toujours pour Napoléon un enthousiasme naïf; mais il disait que la cause des Russes était juste, et que son ambitieux ami avait tort. Cette vérité, exprimée dans les bulletins moscovites, prit l'empreinte du génie national: Bonaparte devint l'Antechrist.