Napoléon quitte Dresde le 29 mai 1812, passe à Posen et à Thorn; il y vit piller les Polonais par ses autres alliés. Il descend la Vistule, s'arrête à Dantzick, Kœnigsberg et Gumbinnen.
Chemin faisant, il passe en revue ses différentes troupes: aux vieux soldats il parle des Pyramides, de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland; avec les jeunes gens il s'occupe de leur besoins, de leurs équipements, de leur solde, de leurs capitaines: il jouait dans ce moment à la bonté.
Lorsque Bonaparte franchit le Niémen, quatre-vingt-cinq millions cinq cent mille âmes reconnaissaient sa domination ou celle de sa famille; la moitié de la population de la chrétienté lui obéissait; ses ordres étaient exécutés dans un espace qui comprenait dix-neuf degrés de latitude et trente degrés de longitude. Jamais expédition plus gigantesque ne s'était vue, ne se reverra.
Le 22 juin, à son quartier général de Wilkowisky, Napoléon proclame la guerre: «Soldats, la seconde guerre de la Pologne est commencée; la première s'est terminée à Tilsit; la Russie est entraînée par la fatalité: ses destins doivent s'accomplir.»
Moscou répond à cette voix jeune encore par la bouche de son métropolitain, âgé de cent dix ans: «La ville de Moscou reçoit Alexandre, son Christ, comme une mère dans les bras de ses fils zélés, et chante Hosanna! Béni soit celui qui arrive!» Bonaparte s'adressait au Destin, Alexandre à la Providence.
Le 23 juin 1812, Bonaparte reconnut de nuit le Niémen; il ordonna d'y jeter trois ponts. À la chute du jour suivant, quelques sapeurs passent le fleuve dans un bateau; ils ne trouvent personne sur l'autre rive. Un officier de Cosaques, commandant une patrouille, vient à eux et leur demande qui ils sont. «Français.—Pourquoi venez-vous en Russie?—Pour vous faire la guerre[332].» Le Cosaque disparaît dans le bois; trois sapeurs tirent sur la forêt; on ne leur répond point: silence universel.
Bonaparte était demeuré toute une journée étendu sans force et pourtant sans repos: il sentait quelque chose se retirer de lui. Les colonnes de nos armées s'avancèrent à travers la forêt de Pilwisky, à la faveur de l'obscurité, comme les Huns conduits par une biche dans les Palus-Méotides. On ne voyait pas le Niémen; pour le reconnaître, il en fallut toucher les bords.
Au milieu du jour, au lieu des bataillons moscovites, ou des populations lithuaniennes, s'avançant au-devant de leurs libérateurs, on ne vit que des sables nus et des forêts désertes: «À trois cents pas du fleuve, sur la hauteur la plus élevée, on apercevait la tente de l'empereur. Autour d'elle toutes les collines, leurs pentes, les vallées, étaient couvertes d'hommes et de chevaux.» (Ségur[333].)
L'ensemble des forces obéissant à Napoléon se montait à six cent quatre-vingt-mille trois cents fantassins, à cent soixante-seize mille huit cent cinquante chevaux. Dans la guerre de la succession, Louis XIV avait sous les armes six cent mille hommes, tous Français. L'infanterie active, sous les ordres immédiats de Bonaparte, était répartie en dix corps. Ces corps se composaient de vingt mille Italiens, de quatre-vingt-mille hommes de la Confédération du Rhin, de trente mille Polonais, de trente mille Autrichiens, de vingt mille Prussiens et de deux cent soixante-dix mille Français.
L'armée franchit le Niémen; Bonaparte passe lui-même le pont fatal et pose le pied sur la terre russe. Il s'arrête et voit défiler ses soldats, puis il échappe à la vue et galope au hasard dans une forêt, comme appelé au conseil des esprits sur la bruyère. Il revient, il écoute; l'armée écoutait: on se figure entendre gronder le canon lointain; on était plein de joie: ce n'était qu'un orage; les combats reculaient. Bonaparte s'abrita dans un couvent abandonné: double asile de paix.