On a raconté que le cheval de Napoléon s'abattit et qu'on entendit murmurer: «c'est un mauvais présage; un Romain reculerait[334].» Vieille histoire de Scipion, de Guillaume le Bâtard, d'Édouard III, et de Malesherbes partant pour le tribunal révolutionnaire.

Trois jours furent employés au passage des troupes[335]; elles prenaient rang et s'avançaient. Napoléon s'empressait sur la route; le temps lui criait: «Marche! marche!» comme parle Bossuet.

À Wilna, Bonaparte reçut le sénateur Wibicki, de la Diète de Varsovie: un parlementaire russe, Balachof, se présente à son tour; il déclare qu'on pouvait encore traiter, qu'Alexandre n'était point l'agresseur, que les Français se trouvaient en Russie sans aucune déclaration de guerre. Napoléon répond qu'Alexandre n'est qu'un général à la parade; qu'Alexandre n'a que trois généraux: Kutuzof, dont lui, Bonaparte, ne se soucie pas parce qu'il est Russe; Benningsen, déjà trop vieux il y a six ans, et maintenant en enfance; Barclay, général de retraite. Le duc de Vicence, s'étant cru insulté par Bonaparte dans la conversation, l'interrompit d'une voix irritée: «Je suis bon Français; je l'ai prouvé: je le prouverai encore, en répétant que cette guerre est impolitique, dangereuse, qu'elle perdra l'armée, la France et l'empereur.»

Bonaparte avait dit à l'envoyé russe: «Croyez-vous que je me soucie de vos jacobins de Polonais?» Madame de Staël rapporte ce dernier propos; ses hautes liaisons la tenaient bien informée: elle affirme qu'il existait une lettre écrite à M. de Romanzof par un ministre de Bonaparte, lequel proposait de rayer des actes européens le nom de Pologne et de Polonais: preuve surabondante du dégoût de Napoléon pour ses braves suppliants.

Bonaparte s'enquit devant Balachof du nombre des églises de Moscou; sur la réponse, il s'écrie: «Comment, tant d'églises à une époque où l'on n'est plus chrétien?—Pardon, sire, reprit le Moscovite, les Russes et les Espagnols le sont encore.»

Balachof renvoyé avec des propositions inadmissibles, la dernière lueur de paix s'évanouit. Les bulletins disaient: «Le voilà donc, cet empire de Russie, de loin si redoutable! c'est un désert. Il faut plus de temps à Alexandre pour rassembler ses recrues qu'à Napoléon pour arriver à Moscou.»

Bonaparte, parvenu à Witepsk[336], eut un moment l'idée de s'y arrêter. Rentrant à son quartier général, après avoir vu Barclay se retirer encore, il jeta son épée sur des cartes et s'écria: «Je m'arrête ici! ma campagne de 1812 est finie: celle de 1813 fera le reste.» Heureux s'il eût tenu à cette résolution que tous ses généraux lui conseillaient! Il s'était flatté de recevoir de nouvelles propositions de paix: ne voyant rien venir, il s'ennuya; il n'était qu'à vingt journées de Moscou. «Moscou la ville sainte!» répétait-il. Son regard devenait étincelant, son air farouche: l'ordre de partir est donné. On lui fait des observations; il les dédaigne; Daru, interrogé, lui répond: «qu'il ne conçoit ni le but ni la nécessité d'une pareille guerre». L'empereur réplique: «Me prend-on pour un insensé? Pense-t-on que je fais la guerre par goût?» Ne lui avait-on pas entendu dire à lui, empereur, «que la guerre d'Espagne et celle de Russie étaient deux chancres qui rongeaient la France?» Mais pour faire la paix il fallait être deux, et l'on ne recevait pas une seule lettre d'Alexandre.

Et ces chancres de qui venaient-ils? Ces inconséquences passent inaperçues et se changent même au besoin en preuves de la candide sincérité de Napoléon.

Bonaparte se croirait dégradé s'il s'arrêtait dans une faute qu'il reconnaît. Ses soldats se plaignent de ne plus le voir qu'aux moments des combats, toujours pour les faire mourir, jamais pour les faire vivre; il est sourd à ces plaintes. La nouvelle de la paix entre les Russes et les Turcs le frappe et ne le retient pas: il se précipite à Smolensk. Les proclamations des Russes disaient: «Il vient (Napoléon), la trahison dans le cœur et la loyauté sur les lèvres, il vient nous enchaîner avec ses légions d'esclaves. Portons la croix dans nos cœurs et le fer dans nos mains; arrachons les dents à ce lion; renversons le tyran qui renverse la terre.»

Sur les hauteurs de Smolensk, Napoléon retrouve l'armée russe, composée de cent vingt mille hommes: «Je les tiens!» s'écrie-t-il. Le 17, au point du jour[337], Belliard poursuit une bande de Cosaques et la jette dans le Dniéper; le rideau replié, on aperçoit l'armée ennemie sur la route de Moscou; elle se retirait. Le rêve de Bonaparte lui échappe encore. Murat, qui avait trop contribué à la vaine poursuite, dans son désespoir voulait mourir. Il refusait de quitter une de nos batteries écrasée par le feu de la citadelle de Smolensk non encore évacuée: «Retirez-vous tous: laissez-moi seul ici!» s'écriait-il. Une attaque effroyable avait lieu contre cette citadelle: rangée sur des hauteurs qui s'élèvent en amphithéâtre, notre armée contemplait le combat au-dessous: quand elle vit les assaillants s'élancer à travers le feu et la mitraille, elle battit des mains comme elle avait fait à l'aspect des ruines de Thèbes.