«Les hommes que la nature n'a pas trempés assez fortement pour être au-dessus de toutes les chances du sort et de la fortune parurent ébranlés, perdirent leur gaieté, leur bonne humeur, et ne rêvèrent que malheurs et catastrophes; ceux qu'elle a créés supérieurs à tout conservèrent leur gaieté, leurs manières ordinaires, et virent une nouvelle gloire dans des difficultés différentes à surmonter.
«Dans tous ces mouvements, l'empereur a toujours marché au milieu de sa garde, la cavalerie commandée par le maréchal duc d'Istrie, et l'infanterie commandée par le duc de Dantzick. Sa Majesté a été satisfaite du bon esprit que sa garde a montré; elle a toujours été prête à se porter partout où les circonstances l'auraient exigé; mais les circonstances ont toujours été telles que sa simple présence a suffi, et qu'elle n'a pas été dans le cas de donner.
«Le prince de Neuchâtel, le grand maréchal[381], le grand écuyer[382] et tous les aides de camp et les officiers militaires de la maison de l'empereur, ont toujours accompagné Sa Majesté.
«Notre cavalerie était tellement démontée, que l'on a dû réunir les officiers auxquels il restait un cheval pour en former quatre compagnies de cent cinquante hommes chacune. Les généraux y faisaient les fonctions de capitaines, et les colonels celles de sous-officiers. Cet escadron sacré, commandé par le général Grouchy, et sous les ordres du roi de Naples, ne perdait pas de vue l'empereur dans tous ses mouvements. La santé de Sa Majesté n'a jamais été meilleure.»
Quel résumé de tant de victoires! Bonaparte avait dit aux Directeurs: «Qu'avez-vous fait de cent mille Français, tous mes compagnons de gloire? Ils sont morts!» La France pouvait dire à Bonaparte: Qu'avez-vous fait dans une seule course des cinq cent mille soldats du Niémen, tous mes enfants ou mes alliés? Ils sont morts!»
Après la perte de ces cent mille soldats républicains regrettés de Napoléon, du moins la patrie fut sauvée: les derniers résultats de la campagne de Russie ont amené l'invasion de la France et la perte de tout ce que notre gloire et nos sacrifices avaient accumulé depuis vingt ans.
Bonaparte a sans cesse été gardé par un bataillon sacré qui ne le perdit pas de vue dans tous ses mouvements; dédommagement des trois cent mille existences immolées: mais pourquoi la nature ne les avait-elle pas trempées assez fortement? Elles auraient conservé leurs manières ordinaires. Cette vile chair à canon méritait-elle que ses mouvements eussent été aussi précieusement surveillés que ceux de Sa Majesté?
Le bulletin conclut, comme plusieurs autres, par ces mots: «La santé de Sa Majesté n'a jamais été meilleure.»
Familles, séchez vos larmes: Napoléon se porte bien.
À la suite de ce rapport, on lisait cette remarque officielle dans les journaux: «C'est une pièce historique du premier rang; Xénophon et César ont ainsi écrit, l'un la retraite des Dix mille, l'autre ses Commentaires.» Quelle démence de comparaison académique! Mais, laissant à part la bénévole réclame littéraire, on devait être satisfait parce que d'effroyables calamités causées par Napoléon lui avaient fourni l'occasion de montrer ses talents comme écrivain! Néron a mis le feu à Rome, et il chante l'incendie de Troie. Nous étions arrivés jusqu'à la féroce dérision d'une flatterie qui déterrait dans ses souvenirs Xénophon et César, afin d'outrager le deuil éternel de la France.