Le Sénat conservateur accourt: «Le Sénat,» dit Lacépède[383], «s'empresse de présenter au pied du trône de V. M. I. et R. l'hommage de ses félicitations sur l'heureuse arrivée de V. M. au milieu de ses peuples. Le Sénat, premier conseil de l'empereur et dont l'autorité n'existe que lorsque le monarque la réclame et la met en mouvement, est établi pour la conservation de cette monarchie et de l'hérédité de votre trône, dans une quatrième dynastie. La France et la postérité le trouveront, dans toutes les circonstances, fidèle à ce devoir sacré, et tous ses membres seront toujours prêts à périr pour la défense de ce palladium de la sûreté et de la prospérité nationales.» Les membres du Sénat l'ont merveilleusement prouvé en décrétant la déchéance de Napoléon!

L'empereur répond: «Sénateurs, ce que vous me dites m'est fort agréable. J'ai à cœur LA GLOIRE ET LA PUISSANCE de la France; mais nos premières pensées sont pour tout ce qui peut perpétuer la tranquillité intérieure ..... POUR CE TRÔNE auquel sont attachées désormais les destinées de la patrie ..... J'ai demandé à la Providence un nombre d'années déterminé ..... J'ai réfléchi à ce qui a été fait aux différentes époques; j'y penserai encore.»

L'historien des reptiles, en osant congratuler Napoléon sur les prospérités publiques, est cependant effrayé de son courage; il a peur d'être; il a bien soin de dire que l'autorité du Sénat n'existe que lorsque le monarque la réclame et la met en mouvement. On avait tant à craindre de l'indépendance du Sénat!

Bonaparte, s'excusant à Saint-Hélène, dit: «Sont-ce les Russes qui m'ont anéanti? Non, ce sont de faux rapports, de sottes intrigues, de la trahison, de la bêtise, bien des choses enfin qu'on saura peut-être un jour et qui pourront atténuer ou justifier les deux fautes grossières, en diplomatie comme en guerre, que l'on a le droit de m'adresser.»

Des fautes qui n'entraînent que la perte d'une bataille ou d'une province permettent des excuses en paroles mystérieuses, dont on renvoie l'explication à l'avenir; mais des fautes qui bouleversent la société, et font passer sous le joug l'indépendance d'un peuple, ne sont pas effacées par les défaites de l'orgueil.

Après tant de calamités et de faits héroïques, il est rude à la fin de n'avoir plus à choisir dans les paroles du Sénat qu'entre l'horreur et le mépris.

Lorsque Bonaparte arriva précédé de son bulletin, la consternation fut générale. «On ne comptait dans l'Empire, dit M. de Ségur, que des hommes vieillis par le temps ou par la guerre, et des enfants; presque plus d'hommes faits! où étaient-ils? Les pleurs des femmes, les cris des mères, le disaient assez! Penchées laborieusement sur cette terre qui sans elles resterait inculte, elles maudissent la guerre en lui.»

Au retour de la Bérésina, il n'en fallut pas moins danser par ordre: c'est ce qu'on apprend des Souvenirs pour servir à l'histoire, de la reine Hortense. On fut contraint d'aller au bal, la mort dans le cœur, pleurant intérieurement ses parents ou ses amis. Tel était le déshonneur auquel le despotisme avait condamné la France: on voyait dans les salons ce que l'on rencontre dans les rues, des créatures se distrayant de leur vie en chantant leur misère pour divertir les passants.

Depuis trois ans j'étais retiré à Aulnay: sur mon coteau de pins, en 1811, j'avais suivi des yeux la comète qui pendant la nuit courait à l'horizon des bois; elle était belle et triste, et, comme une reine, elle traînait sur ses pas son long voile. Qui l'étrangère égarée dans notre univers cherchait-elle? à qui adressait-elle ses pas dans le désert du ciel?

Le 23 octobre 1812, gîté un moment à Paris, rue des Saints-Pères, à l'hôtel Lavalette, madame Lavalette mon hôtesse, la sourde, me vint réveiller munie de son long cornet: «Monsieur! monsieur! Bonaparte est mort! Le général Malet a tué Hulin. Toutes les autorités sont changées. La révolution est faite.»