Dans le secret de ces galeries déshabitées où la voix de saint Louis, de François Ier, de Henri IV et de Louis XIV ne se faisait plus entendre, le saint-père passa plusieurs jours à écrire la minute et la copie de la lettre qui devait être remise à l'empereur. Le cardinal Pacca emportait caché dans sa robe le papier dangereux à mesure que le pape y ajoutait quelques lignes. L'ouvrage achevé, le pape le remit, le 24 mars 1813, au colonel Lagorsse et le chargea de le porter à l'empereur. Il fit lire en même temps une allocution aux divers cardinaux qui se trouvaient près de lui: il regarde comme nul le bref qu'il avait donné à Savone et le concordat du 23 janvier. «Béni soit le Seigneur, dit l'allocution, qui n'a pas éloigné de nous sa miséricorde! Il a bien voulu nous humilier par une salutaire confusion. À nous donc soit l'humiliation pour le bien de notre âme; à lui dans tous les siècles l'exaltation, l'honneur et la gloire!
«Du palais de Fontainebleau, le 24 mars 1813.»
Jamais plus belle ordonnance ne sortit de ce palais. La conscience du pape étant allégée, le visage du martyr devint serein; son sourire et sa bouche retrouvèrent leur grâce et ses yeux le sommeil.
Napoléon menaça d'abord de faire sauter la tête de dessus les épaules de quelques-uns des prêtres de Fontainebleau; il pensa à se déclarer chef de la religion de l'État; puis, retombant dans son naturel, il feignit de n'avoir rien su de la lettre du pape. Mais sa fortune décroissait. Le pape, sorti d'un ordre de pauvres moines, rentré par ses malheurs dans le sein de la foule, semblait avoir repris le grand rôle de tribun des peuples, et donné le signal de la déposition de l'oppresseur des libertés publiques.
La mauvaise fortune amène les trahisons et ne les justifie pas; en mars 1813, la Prusse à Kalisch s'allie avec la Russie[386]. Le 3 mars, la Suède fait un traité avec le cabinet de Saint-James: elle s'oblige à fournir trente mille hommes. Hambourg est évacué par les Français, Berlin occupé par les Cosaques, Dresde pris par les Russes et les Prussiens[387].
La défection de la Confédération du Rhin se prépare. L'Autriche adhère à l'alliance de la Russie et de la Prusse. La guerre se rouvre en Italie où le prince Eugène s'est transporté.
En Espagne, l'armée anglaise défait Joseph à Vitoria[388], les tableaux dérobés aux églises et aux palais tombent dans l'Èbre: je les avais vus à Madrid et à l'Escurial; je les ai revus lorsqu'on les restaurait à Paris: le flot et Napoléon avaient passé sur ces Murillo et ces Raphaël, velut umbra. Wellington, s'avançant toujours, bat le maréchal Soult à Roncevaux[389]: nos grands souvenirs faisaient le fond des scènes de nos nouvelles destinées.
Le 14 février, à l'ouverture du Corps législatif, Bonaparte déclara qu'il avait toujours voulu la paix et qu'elle était nécessaire au monde. Ce monde ne lui réussissait plus. Du reste, dans la bouche de celui qui nous appelait ses sujets, aucune sympathie pour les douleurs de la France: Bonaparte levait sur nous des souffrances, comme un tribut qui lui était dû.
Le 3 avril, le Sénat conservateur ajoute cent quatre-vingt mille combattants à ceux qu'il a déjà alloués; coupes extraordinaires d'hommes au milieu des coupes réglées. Le 10 avril enlève Lagrange[390]; l'abbé Delille expira quelques jours après[391]. Si dans le ciel la noblesse du sentiment l'emporte sur la hauteur de la pensée, le chantre de la Pitié est placé plus près du trône de Dieu que l'auteur de la Théorie des fonctions analytiques. Bonaparte avait quitté Paris le 15 avril.
Les levées de 1812, se succédant, s'étaient arrêtées en Saxe. Napoléon arrive. L'honneur du vieil ost expiré est remis à deux cent mille conscrits qui se battent comme les grenadiers de Marengo. Le 2 mai, la bataille de Lützen est gagnée: Bonaparte, dans ces nouveaux combats, n'emploie presque plus que l'artillerie. Entré dans Dresde, il dit aux habitants: «Je n'ignore pas à quel transport vous vous êtes livrés lorsque l'empereur Alexandre et le roi de Prusse sont entrés dans vos murs. Nous voyons encore sur le pavé le fumier des fleurs que vos jeunes filles ont semées sur les pas des monarques.» Napoléon se souvenait-il des jeunes filles de Verdun? C'était du temps de ses belles années.