À Bautzen[392], autre triomphe, mais où s'ensevelissent le général du génie Kirgener, et Duroc, grand maréchal du palais. «Il y a une autre vie, dit l'empereur à Duroc: nous nous reverrons.» Duroc se souciait-il de le revoir[393]?

Le 26 et le 27 août, on s'aborde sur l'Elbe dans des champs déjà fameux[394]. Revenu de l'Amérique, après avoir vu Bernadotte à Stockholm, et Alexandre à Prague, Moreau a les deux jambes emportées d'un boulet à Dresde, à côté de l'Empereur de Russie: vieille habitude de la fortune napoléonienne. On apprit la mort du vainqueur de Hohenlinden, dans le camp français, par un chien perdu, sur le collier duquel était écrit le nom du nouveau Turenne; l'animal, demeuré sans maître, courait au hasard parmi les morts: Te, janitor Orci[395]!

Le prince de Suède, devenu généralissime de l'armée du nord de l'Allemagne, avait adressé, le 15 d'août, une proclamation à ses soldats:

«Soldats, le même sentiment qui guida les Français de 1792, et qui les porta à s'unir et à combattre les armées qui étaient sur leur territoire, doit diriger aujourd'hui votre valeur contre celui qui, après avoir envahi le sol qui vous a vus naître, enchaîne encore vos frères, vos femmes et vos enfants.»

Bonaparte, encourant la réprobation unanime, s'élançait contre la liberté qui l'attaquait de toutes parts, sous toutes les formes. Un sénatus-consulte du 28 août annule la déclaration d'un jury d'Anvers[396]: bien petite infraction, sans doute, aux droits des citoyens, après l'énormité d'arbitraire dont avait usé l'empereur; mais il y a au fond des lois une sainte indépendance dont les cris sont entendus: cette oppression d'un jury fit plus de bruit que les oppressions diverses dont la France était la victime.

Enfin, au midi, l'ennemi avait touché notre sol; les Anglais, obsession de Bonaparte et cause de presque toutes ses fautes, passèrent la Bidassoa le 7 octobre: Wellington, l'homme fatal, mit le premier le pied sur la terre de France.

S'obstinant à rester en Saxe, malgré la prise de Vandamme en Bohême[397] et la défaite de Ney près de Berlin par Bernadotte[398], Napoléon revint sur Dresde. Alors le Landsturm[399] se lève; une guerre nationale, semblable à celle qui a délivré l'Espagne, s'organise.

On a appelé les combats de 1813 la campagne de Saxe: ils seraient mieux nommés la campagne de la jeune Allemagne ou des poètes. À quel désespoir Bonaparte ne nous avait-il pas réduits par son oppression, puisqu'en voyant couler notre sang, nous ne pouvons nous défendre d'un mouvement d'intérêt pour cette généreuse jeunesse saisissant l'épée au nom de l'indépendance? Chacun de ces combats était une protestation pour les droits des peuples.

Dans une de ses proclamations, datée de Kalisch le 25 mars 1813, Alexandre appelait aux armes les populations de l'Allemagne, leur promettant, au nom de ses frères les rois, des institutions libres. Ce signal fit éclater la Burschenschaft[400], déjà secrètement formée. Les universités d'Allemagne s'ouvrirent; elles mirent de côté la douleur pour ne songer qu'à la réparation de l'injure: «Que les lamentations et les larmes soient courtes, la tristesse et la douleur longues, disaient les Germains d'autrefois; à la femme il est décent de pleurer, à l'homme de se souvenir: Lamenta ac lacrymas cito, dolorem et tristitiam tarde ponunt. Feminis lugere honestum est, viris meminisse.» Alors la jeune Allemagne court à la délivrance de la patrie; alors se pressèrent ces Germains, alliés de l'Empire, dont l'ancienne Rome se servit en guise d'armes et de javelots, velut tela atque arma.

Le professeur Fichte[401] faisait à Berlin, en 1813, une leçon sur le devoir; il parla des calamités de l'Allemagne, et termina sa leçon par ces paroles: «Le cours sera donc suspendu jusqu'à la fin de la campagne. Nous le reprendrons dans notre patrie libre, ou nous serons morts pour reconquérir la liberté.» Les jeunes auditeurs se lèvent en poussant des cris: Fichte descend de sa chaire, traverse la foule, et va inscrire son nom sur les rôles d'un corps partant pour l'armée.