Napoléon ne s'arrêta qu'à Erfurt: de là son bulletin annonça que son armée, toujours victorieuse, arrivait comme une armée battue: Erfurt, peu de temps auparavant, avait vu Napoléon au faîte de la prospérité.
Enfin les Bavarois, déserteurs après les autres d'une fortune abandonnée, essayent d'exterminer à Hanau[406] le reste de nos soldats. Wrède[407] est renversé par les seuls gardes d'honneur: quelques conscrits, déjà vétérans, lui passent sur le ventre; ils sauvent Bonaparte et prennent position derrière le Rhin. Arrivé en fugitif à Mayence, Napoléon se retrouve à Saint-Cloud le 9 novembre; l'infatigable de Lacépède revient lui dire: «Votre Majesté a tout surmonté.» M. de Lacépède avait parlé convenablement des ovipares[408]; mais il ne se pouvait tenir debout.
La Hollande reprend son indépendance et rappelle le prince d'Orange[409]. Le 1er décembre les puissances alliées déclarent «qu'elles ne font point la guerre à la France, mais à l'empereur seul, ou plutôt à cette prépondérance qu'il a trop longtemps exercée, hors des limites de son empire, pour le malheur de l'Europe et de la France[410].»
Quand on voit s'approcher le moment où nous allions être renfermés dans notre ancien territoire, on se demande à quoi donc avaient servi le bouleversement de l'Europe et le massacre de tant de millions d'hommes? Le temps nous engloutit et continue tranquillement son cours.
Par le traité de Valençay du 11 décembre, le misérable Ferdinand VII est renvoyé à Madrid: ainsi se termina obscurément à la hâte cette criminelle entreprise d'Espagne, première cause de la perte de Napoléon. On peut toujours aller au mal, on peut toujours tuer un peuple ou un roi; mais le retour est difficile: Jacques Clément raccommodait ses sandales pour le voyage de Saint-Cloud; ses confrères lui demandèrent en riant combien son ouvrage durerait: «Assez pour le chemin que j'ai à faire, répondit-il: je dois aller, non revenir.»
Le Corps législatif est assemblé le 19 décembre 1813. Étonnant sur le champ de bataille, remarquable dans son conseil d'État, Bonaparte n'a plus la même valeur en politique: la langue de la liberté, il l'ignore: s'il veut exprimer des affections congéniales, des sentiments paternels, il s'attendrit tout de travers, et il plaque des paroles émues à son insensibilité: «Mon cœur,» dit-il au Corps législatif, «a besoin de la présence et de l'affection de mes sujets. Je n'ai jamais été séduit par la prospérité; l'adversité me trouvera au-dessus de ses atteintes. J'avais conçu et exécuté de grands desseins pour la prospérité et le bonheur du monde. Monarque et père, je sens que la paix ajoute à la sécurité des trônes et à celle des familles.»
Un article officiel du Moniteur avait dit, au mois de juillet 1804, sous l'Empire, que la France ne passerait jamais le Rhin, et que ses armées ne le passeraient plus.
Les alliés traversèrent ce fleuve le 21 décembre 1813, depuis Bâle, jusqu'à Schaffouse, avec plus de cent mille hommes; le 31 du même mois, l'armée de Silésie, commandée par Blücher, le franchit à son tour, depuis Manheim jusqu'à Coblentz.
Par ordre de l'empereur, le Sénat et le Corps législatif avaient nommé deux commissions chargées de prendre connaissance des documents relatifs aux négociations avec les puissances coalisées; prévision d'un pouvoir qui, se refusant à des conséquences devenues inévitables, voulait en laisser la responsabilité à une autre autorité[411].
La commission du Corps législatif, que présidait M. Lainé, osa dire «que les moyens de paix auraient des effets assurés, si les Français étaient convaincus que leur sang ne serait versé que pour défendre une patrie et des lois protectrices; que Sa Majesté doit être suppliée de maintenir l'entière et constante exécution des lois qui garantissent aux Français les droits de la liberté, de la propriété, et à la nation le libre exercice de ses droits politiques[412].»