Le ministre de la police, duc de Rovigo, fait enlever les épreuves du rapport; un décret du 31 décembre ajourne le Corps législatif; les portes de la salle sont fermées. Bonaparte traite les membres de la commission législative d'agents payés par l'Angleterre: «Le nommé Lainé, disait-il, est un traître qui correspond avec le prince régent par l'intermédiaire de Desèze; Raynouard, Maine de Biran et Flaugergues sont des factieux[413].»
Le soldat s'étonnait de ne plus retrouver ces Polonais qu'il abandonnait et qui, en se noyant pour lui obéir, criaient encore: «Vive l'empereur!» Il appelait le rapport de la commission une motion sortie d'un club de Jacobins. Pas un discours de Bonaparte dans lequel n'éclate son aversion pour la République dont il était sorti; mais il en détestait moins les crimes que les libertés. À propos de ce même rapport il ajoutait: «Voudrait-on rétablir la souveraineté du peuple? Eh bien, dans ce cas, je me fais peuple; car je prétends être toujours là où réside la souveraineté.» Jamais despote n'a expliqué plus énergiquement sa nature: c'est le mot retourné de Louis XIV: «L'État, c'est moi.»
À la réception du premier jour de l'an 1814, on s'attendait à quelque scène. J'ai connu un homme attaché à cette cour, lequel se préparait à tout hasard à mettre l'épée à la main. Napoléon ne dépassa pas néanmoins la violence des paroles, mais il s'y laissa aller avec cette plénitude qui causait quelquefois de la confusion à ses hallebardiers mêmes: «Pourquoi, s'écria-t-il, parler devant l'Europe de ces débats domestiques? Il faut laver son linge sale en famille. Qu'est-ce qu'un trône? un morceau de bois recouvert d'un morceau d'étoffe: tout dépend de celui qui s'y assied. La France a plus besoin de moi que je n'ai besoin d'elle. Je suis un de ces hommes qu'on tue, mais qu'on ne déshonore pas. Dans trois mois nous aurons la paix, ou l'ennemi sera chassé de notre territoire, ou je serai mort.»
C'était dans le sang que Bonaparte était accoutumé à laver le linge des Français. Dans trois mois on n'eut point la paix, l'ennemi ne fut point chassé de notre territoire, Bonaparte ne perdit point la vie: la mort n'était point son fait. Accablée de tant de malheurs et de l'ingrate obstination du maître qu'elle s'était donné, la France se voyait envahie avec l'inerte stupeur qui naît du désespoir.
Un décret impérial avait mobilisé cent vingt-un bataillons de gardes nationales[414]; un autre décret avait formé un conseil de régence présidé par Cambacérès et composé de ministres, à la tête duquel était placée l'impératrice. Joseph, monarque en disponibilité, revenu d'Espagne avec ses pillages, est déclaré commandant général de Paris. Le 25 janvier 1814, Bonaparte quitte son palais pour l'armée, et va jeter une éclatante flamme en s'éteignant.
La surveille, le pape avait été rendu à l'indépendance; la main qui allait à son tour porter des chaînes fut contrainte de briser les fers qu'elle avait donnés: la Providence avait changé les fortunes, et le vent qui soufflait au visage de Napoléon poussait les alliés à Paris.
Pie VII, averti de sa délivrance[415], se hâta de faire une courte prière dans la chapelle de François Ier; il monta en voiture et traversa cette forêt qui, selon la tradition populaire, voit paraître le grand veneur de la mort quand un roi va descendre à Saint-Denis.
Le pape voyageait sous la surveillance d'un officier de gendarmerie[416] qui l'accompagnait dans une seconde voiture. À Orléans, il apprit le nom de la ville dans laquelle il entrait.
Il suivit la route du Midi aux acclamations de la foule, de ces provinces où Napoléon devait bientôt passer, à peine en sûreté sous la garde des commissaires étrangers. Sa Sainteté fut retardée dans sa marche par la chute même de son oppresseur: les autorités avaient cessé leurs fonctions; on n'obéissait à personne; un ordre écrit de Bonaparte, ordre qui vingt-quatre heures auparavant aurait abattu la plus haute tête et fait tomber un royaume, était un papier sans cours: quelques minutes de puissance manquèrent à Napoléon pour qu'il pût protéger le captif que sa puissance avait persécuté. Il fallut qu'un mandat provisoire des Bourbons achevât de rendre la liberté au pontife qui avait ceint de leur diadème une tête étrangère: quelle confusion de destinées!
Pie VII cheminait au milieu des cantiques et des larmes, au son des cloches, aux cris de: Vive le pape! Vive le chef de l'Église! On lui apportait, non les clefs des villes, des capitulations trempées de sang et obtenues par le meurtre, mais on lui présentait des malades à guérir, de nouveaux époux à bénir au bord de sa voiture; il disait aux premiers: «Dieu vous console!» Il étendait sur les seconds ses mains pacifiques; il touchait de petits enfants dans les bras de leurs mères. Il ne restait aux villes que ceux qui ne pouvaient marcher. Les pèlerins passaient la nuit sur les champs pour attendre l'arrivée d'un vieux prêtre délivré. Les paysans, dans leur naïveté trouvaient que le saint-père ressemblait à Notre-Seigneur; des protestants attendris disaient: «Voilà le plus grand homme de son siècle.» Telle est la grandeur de la véritable société chrétienne, où Dieu se mêle sans cesse avec les hommes; telle est sur la force du glaive et du sceptre la supériorité de la puissance du faible, soutenu de la religion et du malheur.