Quelques journaux ayant répété la phrase: Madame, votre fils est mon roi, ont été traduits devant les tribunaux pour délit de presse; je me suis trouvé enveloppé dans la poursuite. Cette fois, je n'ai pu décliner la compétence des juges; je devais essayer de sauver par ma présence les hommes attaqués pour moi; il y allait de mon honneur de répondre de mes œuvres.
De plus, la veille de mon appel au tribunal, le Moniteur avait donné la déclaration de madame la duchesse de Berry[429]; si je m'étais absenté, on aurait cru que le parti royaliste reculait, qu'il abandonnait l'infortune et rougissait de la princesse dont il avait célébré l'héroïsme.
Il ne manquait pas de conseillers timides qui me disaient: «Faites défaut; vous serez trop embarrassé avec votre phrase: Madame, votre fils est mon roi.—Je la crierai encore plus haut,» répondis-je. Je me rendis dans la salle même où jadis était installé le tribunal révolutionnaire; où Marie-Antoinette avait comparu, où mon frère avait été condamné. La révolution de Juillet a fait enlever le crucifix dont la présence, en consolant l'innocence, faisait trembler le juge.
Mon apparition devant les juges a eu un effet heureux; elle a contre-balancé un moment l'effet de la déclaration du Moniteur, et maintenu la mère de Henri V au rang où sa courageuse aventure l'avait placée: on a douté, quand on a vu que le parti royaliste osait braver l'événement et ne se tenait pas pour battu.
Je n'avais point voulu d'avocat, mais M. Ledru, qui s'était attaché à moi lors de ma détention, a voulu parler: il s'est troublé et m'a fait beaucoup de peine. M. Berryer, qui plaidait pour la Quotidienne, a pris indirectement ma défense. À la fin des débats, j'ai appelé le jury la pairie universelle, ce qui n'a pas peu contribué à notre acquittement à tous[430].
Rien de remarquable n'a signalé ce procès dans la terrible chambre qui avait retenti de la voix de Fouquier-Tinville et de Danton; il n'y a eu d'amusant que l'argumentation de M. Persil: voulant démontrer ma culpabilité, il citait cette phrase de ma brochure: Il est difficile d'écraser ce qui s'aplatit sous les pieds, et il s'écriait: «Sentez-vous, messieurs, tout ce qu'il y a de méprisant dans ce paragraphe, il est difficile d'écraser ce qui s'aplatit sous les pieds?» et il faisait le mouvement d'un homme qui écrase sous ses pieds quelque chose. Il recommençait triomphant: les rires de l'auditoire recommençaient. Ce brave homme ne s'apercevait ni du contentement de l'auditoire à la malencontreuse phrase, ni du ridicule parfait dont il était en trépignant dans sa robe noire comme s'il eût dansé, en même temps que son visage était pâle d'inspiration et ses yeux hagards d'éloquence[431].
Lorsque les jurés rentrèrent et prononcèrent non coupable, des applaudissements éclatèrent, je fus environné par des jeunes gens qui avaient pris pour entrer des robes d'avocats: M. Carrel était là.
La foule grossit à ma sortie; il y eut une rixe dans la cour du palais entre mon escorte et les sergents de ville. Enfin, je parvins à grand'peine chez moi au milieu de la foule qui suivait mon fiacre en criant: Vive Chateaubriand[432]!
Dans un autre temps, cet acquittement eût été très significatif; déclarer qu'il n'était pas coupable de dire à la duchesse de Berry: Madame, votre fils est mon roi, c'était condamner la révolution de Juillet; mais aujourd'hui cet arrêt ne signifie rien, parce qu'il n'y a en toute chose ni opinion ni durée. En vingt-quatre heures tout est changé; je serais condamné demain pour le fait sur lequel j'ai été acquitté aujourd'hui.
Je suis allé mettre ma carte chez les jurés et notamment chez M. Chevet[433], l'un des membres de la pairie universelle.