Il avait été plus aisé à l'honnête citoyen de trouver dans sa conscience un arrêt en ma faveur qu'il ne m'eût été facile de trouver dans ma poche l'argent nécessaire pour joindre au bonheur de l'acquittement le plaisir de faire chez mon juge un bon dîner: M. Chevet a prononcé avec plus d'équité sur la légitimité, l'usurpation et sur l'auteur du Génie du christianisme que beaucoup de publicistes et de censeurs.
Paris, avril 1833.
Le Mémoire sur la captivité de madame la duchesse de Berry m'a valu dans le parti royaliste une immense popularité. Les députations et les lettres me sont arrivées de toutes parts. J'ai reçu du nord et du midi de la France des adhésions couvertes de plusieurs milliers de signatures. Elles demandent toutes, en s'en référant à ma brochure, la mise en liberté de madame la duchesse de Berry. Quinze cents jeunes gens de Paris sont venus me complimenter, non sans un grand émoi de la police; j'ai reçu une coupe de vermeil avec cette inscription: À Chateaubriand les Villeneuvois fidèles (Lot-et-Garonne).[434] Une ville du Midi m'a envoyé de très bon vin pour remplir cette coupe, mais je ne bois pas. Enfin, la France légitimiste a pris pour devise ces mots: Madame, votre fils est mon roi! et plusieurs journaux les ont adoptés pour épigraphe; on les a gravés sur des colliers et sur des bagues. Je serai le premier à avoir dit en face de l'usurpation une vérité que personne n'osait dire, et, chose étrange! je crois moins au retour de Henri V que le plus misérable juste-milieu ou le plus violent républicain.
Au reste, je n'entends pas le mot usurpation dans le sens étroit que lui donne le parti royaliste; il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce mot, comme sur celui de légitimité: mais il y a véritablement usurpation, et usurpation de la pire espèce, dans le tuteur qui dépouille le pupille et proscrit l'orphelin. Toutes ces grandes phrases «qu'il fallait sauver la patrie» sont des prétextes que fournit à l'ambition une politique immorale. Vraiment, ne faudrait-il pas regarder la lâcheté de votre usurpation comme un effort de votre vertu! Seriez-vous, par hasard, Brutus sacrifiant ses fils à la grandeur de Rome?
J'ai pu comparer dans ma vie la renommée littéraire à la popularité; la première, pendant quelques heures, m'a plu, mais cet amour de renommée a passé vite. Quant à la popularité, elle m'a trouvé indifférent, parce que, dans la Révolution, j'ai trop vu d'hommes entourés de ces masses qui, après les avoir élevés sur le pavois, les précipitaient dans l'égout. Démocrate par nature, aristocrate par mœurs, je ferais très volontiers l'abandon de ma fortune et de ma vie au peuple, pourvu que j'eusse peu de rapports avec la foule. Toutefois, j'ai été extrêmement sensible au mouvement des jeunes gens de Juillet qui me portèrent en triomphe à la Chambre des pairs; c'est qu'ils ne m'y portaient pas pour être leur chef et parce que je pensais comme eux; ils rendaient seulement justice à un ennemi: ils reconnaissaient en moi un homme de liberté et d'honneur; cette générosité me touchait. Mais cette autre popularité que je viens d'acquérir dans mon propre parti ne m'a pas causé d'émotion; entre les royalistes et moi il y a quelque chose de glacé: nous désirons le même roi; à cela près, la plupart de nos vœux sont opposés.[Lien vers la Table des Matières]
APPENDICE
I
LA MORT DE LÉON XII[435].
M. de Marcellus, qui se trouvait alors à Rome, écrivait sur son Journal, sous cette même date du 17 février 1829, la note suivante:
Hier, je suis allé, en compagnie de M. de Chateaubriand, faire au pape Léon XII notre visite suprême. Celle-ci n'a pas été adressée au souverain du monde catholique par l'ambassadeur du roi fils aîné de l'Église, dans le vaste palais du Vatican. C'était le dernier hommage d'un fidèle à ce quelque chose sans nom qui restait du père commun des chrétiens, à ce cadavre étendu pontificalement, sous la lueur des cierges, dans la grande chapelle du Saint-Sacrement qui s'allonge sous l'aile droite de l'église de Saint-Pierre. Après quelques minutes de méditations pieuses et politiques, passées en silence aux pieds de ce pontife dont le visage pâle et animé supportait encore l'éclatante tiare, nous sommes sortis du plus beau temple du monde, tristes et préoccupés.