Il est donc possible que vous ayez été un moment en colère contre moi ; et qu’avec une passion la plus tendre et la plus délicate qui fut jamais, je vous aie donné un instant de chagrin ! Hélas ! de quel remords ne serois-je point capable si je manquois à la fidélité que je vous dois ; puisque je ne m’accuse que d’un excès de délicatesse, et que je ne puis me pardonner votre courroux ? Mais pourquoi faut-il qu’il me donne ce remords ? N’ai-je pas eu raison de me plaindre, et n’offenserois-je pas votre propre passion si j’avois pu souffrir, sans murmure, que vous ayez la force de me cacher quelque chose ? Hé, bon Dieu ! je fais des reproches continuels à mon âme de ce qu’elle ne vous découvre pas assez l’ardeur de ses mouvemens, et vous voulez me cacher tous les secrets de la vôtre ! Quand mes regards sont trop languissans, il me semble qu’ils ne servent que ma tendresse, et qu’ils volent quelque chose à mon ardeur. S’ils sont trop vifs, ma langueur leur fait le même reproche, et avec les actions du monde les plus parlantes, je crois n’en pas assez dire, pendant que vous me faites des réserves d’une bagatelle. Ah ! que ce procédé m’a touchée, et que je vous aurois fait de pitié, si vous aviez pu voir tout ce qu’il m’a fait penser ! Mais pourquoi suis-je si curieuse ? Pourquoi veux-je lire dans une âme où je ne trouverois que de la tiédeur, et peut-être de l’infidélité ? C’est votre honnêteté propre qui vous rend si réservé, et je vous ai de l’obligation de votre mystère. Vous voulez m’épargner la douleur de connoître toute votre indifférence, et vous ne dissimulez vos sentimens que par pitié pour ma foiblesse. Hélas ! que ne m’avez-vous paru tel dans les commencemens de notre connoissance ! peut-être que mon cœur se fût réglé sur le vôtre. Mais vous ne vous êtes résolu à m’aimer avec peu d’empressement que quand vous avez reconnu que j’en avois jusques à la fureur. Ce n’est pourtant pas par tempérament que vous êtes si retenu. Vous êtes emporté, je l’éprouvai hier au soir. Mais, hélas ! votre emportement n’est pas fait pour le courroux, et vous n’êtes sensible qu’à ce que vous croyez des outrages. Ingrat, que vous a fait l’amour pour être si mal partagé ? Que n’employez-vous cette impétuosité pour répondre à la mienne ? Pourquoi faut-il que ces démarches précipitées ne se fassent pas pour avancer les momens de notre félicité ? Et qui diroit en vous voyant si prompt à sortir de ma chambre, quand le dépit vous en chasse, que vous êtes si lent à y venir, quand l’amour vous y appelle ? Mais je mérite bien ce traitement : j’ai pu vous ordonner quelque chose. Est-ce à un cœur tout à vous à entreprendre de vous donner des lois ? Allez, vous avez bien fait de l’en punir, et je devrois mourir de honte d’avoir cru être maîtresse d’aucun de mes mouvemens. Ah ! que vous savez bien comme il faut châtier cette espèce de révolte. Vous souvient-il de la tranquillité apparente avec laquelle vous m’offrîtes, hier au soir, de m’aider à ne plus vous voir ? Avez-vous bien pu m’offrir ce remède, ou pour mieux dire, m’avez-vous cru capable de l’accepter ? car dans la délicatesse de mon amour, il me seroit bien plus douloureux de me voir soupçonnée d’un crime, que de vous en voir commettre un. Je suis plus jalouse de ma passion que de la vôtre, et je vous pardonnerois plus aisément une infidélité que le soupçon de me la voir faire : oui, c’est de moi-même que je veux être contente plutôt que de vous. Ma tendresse m’est si précieuse, et l’estime que je fais de vous m’y fait trouver tant de gloire, que je ne sais point de plus grand crime que de vous en laisser douter. Mais comment en douteriez-vous ? Tout vous le persuade et dans votre cœur et dans le mien. Vous n’avez pas une négligence qui ne vous apprenne que je vous aime jusqu’à l’adoration ; et l’amour m’a si bien appris l’art de tirer du profit de toutes choses, qu’il n’y a pas jusques à la retenue de mes caresses qui ne vous convainque de l’excès de ma passion. N’avez-vous jamais remarqué cet effet de ma complaisance ? Combien de fois ai-je retenu les transports de ma joie à votre arrivée, parce qu’il me sembloit remarquer dans vos yeux que vous me vouliez plus de modération ? Vous m’auriez fait grand tort si vous n’aviez pas observé ma contrainte dans ces occasions ; car ces sortes de sacrifices sont les plus pénibles pour moi, que je vous aie jamais faits ; mais je ne vous les reproche point. Que m’importe que je sois parfaitement heureuse, pourvu que ce qui manque à mon bonheur augmente le vôtre ? Si vous étiez plus empressé, j’aurois le plaisir de me croire plus aimée ; mais vous n’auriez pas celui de l’être tant. Vous croiriez devoir quelque chose à votre amour, et j’ai la gloire de voir que vous ne devez rien qu’à mon inclination. N’abusez pourtant pas de cette générosité amoureuse, et n’allez pas vous aviser de la pousser jusques à m’arracher le peu d’empressement qui vous reste ; au contraire, soyez généreux à votre tour, et venez me protester que le désintéressement de ma tendresse augmente la vôtre ; que je ne hasarde rien quand je crois mettre tout au hasard, et que vous êtes aussi tendre et aussi fidèle, que je suis tendrement et fidèlement à vous.
LETTRE II
Sans mentir, cette dame d’hier au soir est bien laide ; elle danse d’un méchant air, et le comte de Cugne avoit eu grand tort de la dépeindre comme une belle personne. Comment pûtes-vous demeurer si longtemps auprès d’elle ? Il me sembloit, à l’air de son visage, que ce qu’elle vous disoit n’étoit point spirituel. Cependant vous avez causé avec elle une partie du temps que l’assemblée a duré, et vous avez eu la dureté de me dire que sa conversation ne vous avoit pas déplu. Que vous disoit-elle donc de si charmant ? Vous apprenoit-elle des nouvelles de quelque dame de France qui vous soit chère, ou si elle commençoit à vous le devenir elle-même ? car il n’y a que l’amour qui puisse faire soutenir une si longue conversation. Je ne trouvai point vos François nouveaux arrivés si agréables, j’en fus obsédée tout le soir, ils me dirent tout ce qu’ils purent imaginer de plus joli, et je voyois bien qu’ils l’affectoient ; mais ils ne me divertirent point, et je crois que ce sont leurs discours qui m’ont causé la migraine effroyable que j’ai eue toute la nuit. Vous ne le sauriez point si je ne vous l’apprenois. Vos gens sont occupés sans doute à aller savoir comme cette heureuse Françoise se trouve de la fatigue d’hier au soir ; car vous la fîtes assez danser pour la faire malade. Mais qu’a-t-elle de si charmant ? la croyez-vous plus tendre et plus fidèle qu’une autre ? lui avez-vous trouvé une inclination plus prompte à vous vouloir du bien que celle que je vous ai fait paroître ? Non sans doute, cela ne se peut pas ; vous savez bien que, pour vous avoir vu passer seulement, je perdis tout le repos de ma vie, et que, sans m’arrêter à mon sexe et à ma naissance, je courus la première aux occasions de vous voir une seconde fois. Si elle en a fait davantage, elle est à votre lever ce matin, et le petit Durino la trouvera sans doute assise auprès de votre chevet. Je le souhaite pour votre félicité : j’aime si fort votre joie, que je consens à la faire toute ma vie aux dépens de la mienne propre, et si vous voulez régaler ce bel objet de la lecture de cette lettre ici, vous le pouvez faire sans scrupule. Ce que je vous écris ne sera pas inutile à l’avancement de vos affaires ; j’ai un nom connu dans ce royaume, on m’y a toujours flattée de quelque beauté, et j’avois cru en avoir jusques au moment que votre mépris m’a désabusée. Proposez-moi donc pour exemple à votre nouvelle conquête, dites-lui que je vous aime jusques à la folie ; je veux bien en tomber d’accord, et j’aime mieux contribuer à ma perte par un aveu que de nier une passion si chère. Oui, je vous aime mille fois plus que moi-même. Au moment que je vous écris, je suis jalouse, je l’avoue ; votre procédé d’hier a mis la rage dans mon cœur, et je vous crois infidèle, puisqu’il faut vous dire tout. Mais, malgré tout cela, je vous aime plus qu’on n’a jamais aimé. Je hais la marquise de Furtado, de vous avoir donné l’occasion de voir cette nouvelle venue. Je voudrois que la marquise de Castro n’eût jamais été, puisque c’étoit à ces noces que vous deviez me donner la douleur que je ressens. Je hais celui qui a inventé la danse, je me hais moi-même, et je hais la Françoise mille fois plus que tout le reste ensemble ; mais de tant de haines différentes, aucune n’a eu l’audace d’aller jusques à vous. Vous me paroissez toujours aimable. Sous quelque forme où je vous regarde, et jusques aux pieds de cette cruelle rivale qui vient troubler toute ma félicité, je vous trouvois mille charmes qui n’ont jamais été qu’en vous. J’étois même si sotte que je ne pouvois m’empêcher d’être ravie qu’on vous les trouvât comme moi ; et bien que je sois persuadée que c’est à cette opinion que je devrai peut-être la perte de votre cœur, j’aime mieux me voir condamnée à cet abîme de désespoir que de vous souhaiter une louange de moins. Mais comment est-ce que l’amour peut faire pour accorder tant de choses opposées ? Car il est certain qu’on ne peut pas avoir plus de jalousie pour tout ce qui vous approche que j’en ai, et cependant j’irois au bout du monde vous chercher de nouveaux admirateurs. Je hais cette Françoise d’une haine si acharnée, qu’il n’y a rien de si cruel que je ne me croie capable de faire pour la détruire : et je lui souhaiterois la félicité d’être aimée de vous, si je pensois que cet amour vous rendît plus heureux que vous ne l’êtes. Oui, je sens bien que j’aime tant votre joie, je me trouve si heureuse quand je vous vois content, que s’il falloit immoler tout le plaisir de ma vie à un instant du vôtre, je le ferois sans balancer. Pourquoi n’êtes-vous pas comme cela pour moi ? Ah ! que si vous m’aimiez autant que je vous aime, que nous aurions de bonheur l’un et l’autre ! Votre félicité feroit la mienne, et la vôtre en seroit bien plus parfaite. Aucune personne sur la terre n’a tant d’amour dans le cœur que j’en ai ; nulle ne connoît si bien ce que vous valez ; et vous me ferez mourir de pitié, si vous êtes capable de vous attacher à quelque autre, après avoir été accoutumé à mes manières d’aimer : croyez-moi, mon cher, vous ne sauriez être heureux qu’avec moi. Je connois les autres femmes par moi-même, et je sens bien que l’amour n’a fait naître que moi sur la terre pour vous. De quoi deviendroit toute votre délicatesse, si elle ne trouvoit plus mon cœur pour y répondre ? ces regards si éloquens et si bien entendus seroient-ils secondés par d’autres yeux comme ils le sont par les miens ? Non, cela n’est pas possible ; seuls nous savons bien aimer ; et nous mourrions de chagrin l’un et l’autre si nos deux âmes avoient trouvé quelque assortiment qui n’eût pas été elles-mêmes.
LETTRE III
Quand donc finira votre absence ? Passerez-vous encore aujourd’hui sans revenir à Lisbonne, et ne vous souvenez-vous point qu’il y a déjà deux jours que vous êtes parti ? Pour moi, je pense que vous avez envie de me trouver morte à votre retour ; et c’est moins pour accompagner le Roi à la visite des vaisseaux que vous avez quitté la Cour que pour vous défendre d’une maîtresse incommode. En effet, je le suis au dernier point, il faut en tomber d’accord ; je ne suis jamais contente ni de vous ni de moi-même. Une absence de vingt-quatre heures me met à la mort, et ce qui seroit un excès de félicité pour une autre n’en est pas toujours une pour moi. Tantôt il me semble que vous n’en avez pas assez, d’autres fois je vous en trouve tant que je crains de ne la pas faire toute seule ; et il n’y a pas jusques à mes transports qui ne me chagrinent, quand je crois m’apercevoir que vous ne les remarquez pas assez bien. Vos distractions me font peur ; je voudrois vous voir tout renfermé dans vous-même lorsque j’y fais tout ce qui s’y passe, et quand vous manquez à en sortir pour examiner mes emportemens, vous me mettez au désespoir. Je ne suis pas sage, je l’avoue, mais le moyen de l’être et d’avoir autant d’amour que j’en ai ? Je sais bien qu’il seroit de la raison d’être en repos au moment que j’écris. Vous n’êtes qu’à deux pas de la ville, votre devoir vous y retient, et la maladie de mon frère m’auroit empêchée de vous voir depuis que vous êtes absent ; de plus, il n’y a point de femmes où vous êtes, et c’est une grande inquiétude hors de mon cœur. Mais, hélas ! qu’il y en est resté d’autres, et qu’il est vrai qu’une amante se fait des tourmens de toutes choses quand elle aime autant que je fais ! Ces armes, ces vaisseaux, cet équipage de guerre, vont vous désaccoutumer des plaisirs pacifiques de l’amour. Peut-être à l’heure qu’il est, vous envisagez le moment de notre séparation comme un malheur infaillible, et vous commencez à donner des raisons à votre cœur pour l’y faire résoudre. Ah ! la vue des plus grandes beautés de l’Europe ne seroit pas si funeste pour moi que celle de nos canons, s’il est vrai qu’ils produisent cet effet sur votre esprit. Ce n’est pas que je veuille combattre votre devoir ; j’aime votre gloire plus que je ne m’aime moi-même, et je sais bien que vous n’êtes pas né pour passer tous vos jours auprès de moi ; mais je voudrois que cette nécessité vous donnât autant d’horreur qu’elle m’en donne, que vous n’y pussiez songer sans trembler, et que toute inévitable qu’une séparation vous doive paroître, vous ne puissiez croire de la supporter sans mourir. Ne m’accusez pas toutefois d’aimer à voir votre désespoir ; vous ne verserez jamais une larme que je ne voulusse essuyer. Je serai la première à vous prier de supporter courageusement ce qui m’arrachera la vie par un excès de douleur, et je ne me consolerois pas d’avoir été au monde si je croyois que mon absence vous laissât sans consolation. Que veux-je donc ? Je n’en sais rien. Je veux vous aimer toute ma vie jusques à l’adoration ; je veux, s’il se peut, que vous m’aimiez de même ; mais on ne peut vouloir tout cela sans vouloir en même temps être la plus folle de toutes les femmes. Que cette folie ne vous dégoûte pas de moi : je n’en ai jamais été capable que pour vous, et je ne voudrois pas la changer pour la plus solide sagesse, s’il falloit, pour être sage, vous aimer un peu moins que je ne fais. Votre esprit a mille charmes ; vous m’avez dit que vous en trouvez autant dans le mien ; mais je renoncerois à nous en voir à tous deux s’il s’opposoit au progrès de notre folie. C’est l’amour qui doit régner sur toutes les fonctions de notre âme. Tout ce qui est en nous doit être fait pour lui, et pourvu qu’il soit satisfait, il m’est indifférent que la raison se plaigne. Avez-vous été de ce sentiment depuis que je ne vous ai vu ? Je tremble de peur que vous n’ayez eu toute la liberté de votre esprit. Mais seroit-il possible qu’il vous en fût resté en parlant d’une guerre qui doit vous éloigner de moi ? Non, vous n’êtes pas capable de cette trahison ; vous n’aurez pas vu un soldat qui ne vous ait arraché un soupir, et j’aurai le plaisir d’entendre dire, à votre retour, que votre esprit est journalier et que vous n’en avez point eu pendant votre voyage. Pour moi, je suis assurée que personne ne vous parlera de moi, qui ne m’accuse de ce défaut. Je dis des extravagances qui étonnent tous ceux qui m’entendent, et si la maladie de mon frère n’autorisoit mes égaremens, on croiroit parmi mon domestique que je suis devenue insensée. Il ne s’en faut guère que je ne la sois aussi. Vous pouvez juger du dérèglement de mon esprit par celui de cette lettre ; mais voilà comme vous devez m’en vouloir. Les ravages que votre absence a faits sur mon visage doivent vous paroître plus agréables que la fraîcheur du plus beau teint, et je me trouverois bien horrible si trois jours de la privation de votre vue ne m’avoient point enlaidie. Que deviendrai-je donc si je la perds pour six mois ? Hélas ! on ne s’apercevra point du changement de ma personne, car je mourrai en me séparant de vous. Mais il me semble entendre quelque bruit dans les rues, et mon cœur m’annonce que c’est le bruit de votre retour. Ah ! mon Dieu, je n’en puis plus : si c’est vous qui arrivez, et que je ne puisse vous voir en arrivant, je vais mourir d’inquiétude et d’impatience ; et si vous n’arrivez pas, après l’espérance que je viens de concevoir, le trouble et la révolution des mouvemens de mon âme vont m’ôter le sentiment.
LETTRE IV
Quoi ! vous serez toujours froid et paresseux, et rien ne pourra troubler votre tranquillité ? Que faut-il donc faire pour l’ébranler ? Faut-il se jeter dans les bras d’un rival à votre vue ? car, hors ce dernier effet d’inconstance, que mon amour ne me permettra jamais, je croyois vous avoir dû faire appréhender tous les autres ? J’ai reçu la main du duc d’Almeida à la promenade ; j’ai affecté d’être auprès de lui pendant le souper. Je l’ai regardé tendrement toutes les fois que vous avez pu le remarquer ; je lui ai même dit des bagatelles à l’oreille, que vous pouviez prendre pour des choses d’importance, et je n’ai pu vous faire changer de visage. Ingrat ! avez-vous bien l’inhumanité d’aimer si peu une personne qui vous aime tant ? Mes soins, mes faveurs et ma fidélité n’ont-ils point mérité un moment de votre jalousie ? Suis-je si peu précieuse pour celui qui m’est plus précieux que mon repos et que ma gloire, qu’il puisse envisager ma perte sans frayeur ? Hélas ! l’ombre de la vôtre me fait trembler. Vous ne jetez pas un regard sur une autre femme qui ne me cause un frisson mortel : vous n’accordez pas une action à la civilité la plus indifférente, qui ne me coûte vingt-quatre heures de désespoir ; et vous me voyez parler tout un soir à un autre, à votre vue, sans témoigner la moindre inquiétude ! Ah ! vous ne m’avez jamais aimée, et je sais trop bien comme on aime pour croire que des sentimens si opposés aux miens puissent s’appeler de l’amour. Que ne voudrois-je point faire pour vous punir de cette froideur ! Il y a des momens où je suis si transportée de dépit que je souhaiterois d’en aimer un autre. Mais quoi ! au milieu de ce dépit, je ne vois rien au monde d’aimable que vous ! Hier même, que vos tiédeurs vous ôtoient mille charmes pour mes yeux, je ne pouvois m’empêcher d’admirer toutes vos actions. Vos dédains avoient je ne sais quoi de grand qui exprimoit le caractère de votre âme, et c’étoit de vous que je parlois à l’oreille du duc, tant je suis peu la maîtresse des occasions de vous offenser. Je mourois d’envie de vous voir faire quelque chose qui me fournît un prétexte de vous faire une brusquerie publique ; mais comment aurois-je pu vous la faire ? Ma colère même est un excès d’amour, et dans le moment où je suis outrée de rage pour votre tranquillité, je sens bien que j’aurois des raisons de la défendre si je ne vous aimois jusqu’au dérèglement. En effet, mon frère nous observoit ; la moindre affectation que vous eussiez témoignée de me parler m’auroit perdue. Mais ne pouviez-vous avoir de la jalousie sans la faire remarquer ? Je me connois au mouvement de vos yeux, et j’aurois bien vu des choses dans vos regards, que le reste de la compagnie n’y auroit pas vues comme moi. Hélas ! je n’y vis jamais rien de tout ce que j’y cherchois. J’avoue que j’y trouvai de l’amour, mais étoit-ce de l’amour qui devoit y être en ce temps-là ? Il falloit y trouver du dépit et de la rage ; il falloit me contredire sur tout ce que je disois, me trouver laide, cajoler une autre dame à ma vue ; enfin il falloit être jaloux, puisque vous aviez des sujets apparens de l’être. Mais, au lieu de ces effets naturels d’un véritable amour, vous me donnâtes mille louanges, vous prîtes[8] la même main que j’avois donnée au duc, comme si elle n’avoit pas dû vous faire horreur ! et je vis l’heure que vous alliez me féliciter sur ce que le plus honnête homme de notre Cour s’étoit attaché auprès de moi ! Insensible que vous êtes, est-ce comme cela que l’on aime, et êtes-vous aimé de moi de cette sorte ? Ah ! si je vous avois cru si tiède avant que de vous aimer comme je fais ! Mais quoi ? quand j’aurois pu voir tout ce que je vois, et plus encore, s’il se peut, je n’aurois pu résister au penchant de vous aimer. Ç’a été une violence d’inclination dont je n’ai pas été la maîtresse ; et puis quand je songe aux momens de plaisir que cette passion m’a causés, je ne puis me repentir de l’avoir conçue. Que ne ferois-je point si j’étois contente de vous, puisque je suis si transportée d’amour dans les temps où j’ai le plus de sujet de m’en plaindre ! Mais vous en savez les différences, vous m’avez vue satisfaite, vous m’avez vue mécontente ; je vous ai rendu des grâces, je vous ai fait des plaintes ; et dans la colère comme dans la reconnoissance, vous m’avez toujours vue la plus passionnée de toutes les amantes ! Un si beau caractère ne vous donnera-t-il point d’émulation ? Aimez, mon cher insensible, aimez autant que vous êtes aimé ! il n’y a de plaisir véritable pour l’âme que dans l’amour : l’excès de la joie naît de l’excès de la passion, et la tiédeur fait plus de tort aux gens qui en sont capables qu’à ceux contre qui elle agit. Ah ! si vous aviez bien éprouvé ce que c’est qu’un véritable transport amoureux, combien porteriez-vous d’envie à ceux qui le ressentent ! Je ne voudrois pas, pour votre cœur même, être capable de votre tranquillité ; je suis jalouse de mes transports comme du plus grand bien que j’aie jamais possédé, et j’aimerois mieux être condamnée à ne vous voir de ma vie qu’à vous voir sans emportement.
LETTRE V
Est-ce pour éprouver ma docilité que vous m’écrivez comme vous faites ? ou s’il est possible que vous pensiez tout ce que vous me mandez pour me croire capable d’en aimer un autre ? Patience : bien que cette opinion blesse mortellement ma délicatesse, je l’ai souvent eue de vous, moi qui vous aime plus qu’on n’a jamais aimé ! Mais de croire cette infidélité consommée, de me dire des injures et de vouloir me persuader que je ne vous verrai jamais, ah ! c’est là ce que je ne saurois supporter. J’ai été jalouse, et quand on aime parfaitement on n’est point sans jalousie ; mais je n’ai jamais été brutale, je n’ai jamais perdu votre idée de vue ; et dans le plus fort de mon dépit, je me suis toujours souvenue que vous étiez celui que je soupçonnois. Ah ! que je vois de défauts dans votre passion ! que vous savez mal aimer, et qu’il est aisé de concevoir que vous n’avez point d’amour dans le cœur, puisque tout ce que vous laissez échapper sans étude est si peu digne du nom d’amour ! Quoi ! ce cœur que j’ai acheté de tout le mien, ce cœur que tant de transports et tant de fidélité m’ont fait mériter, et que vous m’avez assuré que je possédois, est capable de m’offenser de cette sorte ! Ses premiers mouvemens sont des injures ; et quand vous le laissez agir sur sa foi, il ne m’exprime que des outrages ! Allez, ingrat que vous êtes, je veux vous laisser vos soupçons, pour vous punir de les avoir conçus ; il vous devoit être assez doux de me croire tendre et fidèle pour faire votre tourment d’en douter. Il me seroit aisé de vous guérir, et la liberté de vous offenser ne m’est que trop interdite pour mon repos. Mais je veux vous laisser une erreur qui me venge ; et si vous en croyez mon ressentiment, toutes vos conjectures sont justes, et je suis la plus infidèle de toutes les femmes. Je n’ai pourtant point vu l’homme qui cause votre jalousie ; la lettre qu’on prétend être de moi n’en est pas, et il n’y a point d’épreuve où je ne pusse me soumettre sans crainte, s’il me plaisoit de vous donner cette satisfaction. Mais pourquoi vous la donnerois-je ? Est-ce par des invectives qu’on l’obtient ? et n’auriez-vous pas sujet de me croire aussi lâche que vous me dépeignez si vous deviez ma justification à vos menaces ? Vous ne me verrez plus, dites-vous ; vous sortez de Lisbonne, de peur d’être assez malheureux pour me rencontrer, et vous poignarderiez le meilleur de vos amis s’il vous faisoit la trahison de vous amener chez moi. Cruel ! que vous a donc fait ma vue pour vous être si insupportable ? Elle ne vous a jamais annoncé que des plaisirs, vous n’avez jamais rencontré dans mes yeux que de l’amour et de l’empressement de vous le témoigner ; est-ce là de quoi vous obliger à quitter Lisbonne pour ne plus me voir ? Ne partez point si vous n’avez que cette raison qui vous y oblige. Je vous épargnerai la peine de m’éviter ; aussi bien c’est à moi à fuir et non pas à vous. Ma vue ne vous a coûté que l’indulgence de vous laisser aimer, et la vôtre me coûte toute la gloire et tout le repos de ma vie ! J’avoue qu’elle en a souvent fait la joie aussi. Quand je me représente l’émotion secrète que je ressentois, lorsque je croyois discerner vos pas dans une promenade ; la douce langueur qui s’emparoit de tous mes sens, quand je rencontrois vos regards, et le transport inexprimable de mon âme, lorsque nous avions la liberté d’un moment d’entretien : je ne sais comme j’ai pu vivre avant que de vous voir, et comment je vivrai quand je ne vous verrai plus. Mais vous avez dû sentir ce que j’ai senti ; vous étiez aimé, et vous disiez que vous aimiez, et cependant vous êtes le premier à me proposer de ne me voir plus ! Ah ! vous serez satisfait, et je ne vous verrai de ma vie ! J’aurois pourtant un plaisir extrême à vous reprocher votre ingratitude, et il me semble que ma vengeance seroit plus entière si mes yeux et toutes mes actions vous confirmoient mon innocence. Elle est si parfaite, et le mensonge qu’on vous a fait si aisé à détruire, que vous ne pourriez me parler un quart d’heure sans être persuadé de votre injustice et sans mourir de regret de l’avoir commise. Cette pensée m’a déjà sollicitée deux ou trois fois de courir chez vous ; je ne sais même si elle ne m’y conduira point malgré moi avant la fin de la journée ; car mon dépit est assez violent pour m’ôter la raison. Mais je m’étois fait une si douce habitude de vous étudier, que je crains de vous déplaire par cet éclat. Je vous ai toujours vu pratiquer une discrétion sans égale ; vous avez eu plus de soin de ma réputation que moi-même, et vous avez quelquefois porté vos précautions jusqu’à me forcer de m’en plaindre. Que diriez-vous si je faisois quelque chose qui découvrît notre intrigue, et qui me scandalisât parmi les gens d’honneur ? Vous auriez du mépris pour moi, et je mourrois si je vous en croyois capable ; car, quoi qu’il arrive, je veux toujours être estimée de vous. Plaignez-vous, dites-moi des injures, faites-moi des trahisons, haïssez-moi, puisque vous le pouvez ! mais ne me méprisez jamais. Je puis vivre sans votre amour, dès l’instant que cet amour ne fera plus votre félicité ; mais je ne puis vivre sans votre estime, et je crois que c’est par cette raison que j’ai tant d’impatience de vous voir ; car il n’est pas possible que ce soit par un effet de tendresse ; je serois bien insensée d’aimer un homme qui me traite comme vous me traitez ! Cependant à bien prendre votre colère, ce n’est qu’un excès de passion qui la cause, vous ne seriez pas si transporté si vous étiez moins amoureux. Ah ! que ne puis-je me persuader cette vérité ! que les outrages que vous m’avez faits me seroient chers ! Mais non, je ne veux point me flatter de cette erreur agréable. Vous êtes coupable. Quand vous ne le seriez pas ; je veux le croire, afin de vous punir de me l’avoir laissé penser. Je n’irai d’aujourd’hui dans aucun lieu où vous puissiez me voir, je passerai l’après-midi chez la marquise de Castro, qui est malade, et que vous ne voyez point. Enfin, je veux être en colère, et voici la dernière lettre que vous verrez jamais de moi.