Le lendemain, jour de la Toussaint, la cloche appela ce bon peuple à l’église du Sacré-Cœur pour la grand’messe; ils vinrent sans retard et formèrent bientôt la foule la plus pittoresque et la plus bariolée qui se puisse voir. Bon nombre d’hommes portaient une sorte de tunique flottante, faite d’une légère étoffe blanche ou noire; plusieurs étaient majestueusement drapés dans leurs couvertures de couleurs voyantes, où le rouge domine. Sur toutes les têtes, le chapeau de feutre blanc aux larges bords contrastant avec les longues chevelures noires. Parmi eux je distinguai quelques types vraiment admirables et d’une beauté sculpturale. On me présenta deux ou trois personnages, entre autres le premier chantre, Louis, et le policeman: il faut savoir que la police dans les Réserves est faite par les Indiens, sous la direction de l’agent.

Je ne sais quelle erreur avait été commise, et des fleurs qu’on devait envoyer de Tekoa pour l’église, n’étaient point arrivées. Le policeman et son compagnon expliquèrent ce retard et en exprimèrent leurs regrets dans un long discours d’une grande solennité, et dont je ne compris que les gestes, d’ailleurs tout à fait oratoires. On sait quel goût ont ces enfants de la nature pour la haute éloquence.

Jeune femme indienne portant son bébé sur le dos.

Enfin voici l’heure de la messe: l’église, d’assez grande dimension, est comble; vu de l’autel, l’aspect de ces figures jaunes, si expressives dans leur impassibilité, fait un singulier effet. Du fond de la nef, c’est une mosaïque de costumes aux couleurs vives, digne du meilleur pinceau.

Le prêtre est à l’autel, les chants commencent, exécutés par toute la tribu, hommes et femmes; c’est une messe grégorienne avec de légères modifications exigées par le goût de nos sauvages et par la portée de leurs voix. Tout alla bien jusqu’au Sanctus; mais alors quel ne fut pas mon étonnement d’entendre, au lieu du chant liturgique, un cantique en langue indienne, sur l’air «Partant pour la Syrie!» Sans doute le bon Père Joset, leur premier missionnaire, n’avait pas une idée bien nette de l’origine et de la signification de ce chant lorsqu’il l’enseigna comme air de cantique à ses naïves ouailles.

Pendant la communion, on chanta un autre cantique, cette fois sur l’air «Au sang qu’un Dieu va répandre». Les jeunes femmes vinrent à la sainte Table, avec leurs enfants sur le dos, empaquetés comme je l’ai dit précédemment. En deux jours il y eut 350 communions.

Je dois avouer que, pendant une bonne partie de la messe, je fus distrait par un spectacle à la fois sérieux et comique qui se déroulait à trois pas devant moi. Une jeune Indienne, coiffée d’un foulard de soie rose et blanc, était à genoux par terre, dans son grand châle rouge à carreaux verts et violets, avec bébé sur le dos. Mais bébé n’est pas sage; il s’agite et crie. Pour le calmer, sa mère, sans se retourner, lui passe un mouchoir de couleur. Bébé s’amuse un instant à le plier, à le déplier, puis il le laisse tomber. Sa mère le ramasse et le lui rend. Aussitôt son plan est fait: une seconde fois il laisse tomber le mouchoir, puis il le jette à une petite distance. Toujours la mère ramasse et rend par-dessus son épaule avec une patience inaltérable. Bébé prend goût au jeu et jette le mouchoir le plus loin possible: sa mère se traîne sur ses genoux et ramasse. Bébé se lasse du jeu; pour se désennuyer, il se met à marteler la tête de sa mère, il lui tire les cheveux; elle ne bouge pas. Finalement il lui enlève sa coiffe: léger mouvement d’impatience ou plutôt de détresse, car le moment de la communion est venu et elle ne peut pas se présenter tête nue. Elle se rajuste et part à la sainte Table avec bébé toujours sur le dos. A peine revenue, bébé crie et se débat. Elle le dénoue, et toujours à genoux le plante debout devant elle, l’enveloppe dans son châle, et lui donne à boire. Quand il a bu, Bébé se sent en humeur de danser, malgré la sainteté du lieu. Cette fois une tape maternelle le rappelle à l’ordre.

Femmes de la tribu des Têtes-Plates.